CHAPITRE VINGTIÈME. 3i
trine dont la base était athée et révolutionnaire. L'ennemi entrait donô dans la place par une porte qu'on avait impru* demment laissée ouverte; on s'en aperçut trop tard, lorsqu'en 1830 le système de la négation fit invasion dans la politique , et donna la main au libéralisme qui menaçait les pouvoirs établis.
Les événements de 1830 produisirent en Allemagne une sorte d'ébranlementgénéral. Les exaltés de lagauche hégélienne crurent l'occasion favorable pour traduire par des faits les théories de cette école de négation. Les universités retentirent de déclamations subversives: on attaquait avec fureur toutes les autorités établies, soit politiques, soit religieuses. Le moment était venu pour l'humanité régénérée de reprendre ses droits, d'inaugurer une ère nouvelle de liberté et de bonheur. La guerre était aussi déclarée en littérature aux représentants des vieilles doctrines , à l'école elassique inféodée aux pouvoirs établis. L'avenir devait appartenir aux novateurs, aux esprits indépendants, aux réformateurs en tout genre. Les partisans du passé , les autoritaires étaient traités dédaigneusement de philistins, tandis que le parti avancé, les hommes du mouvement prenaient le titre de Jeune Allemagne.
Cette dernière dénomination fut donnée pour la première fois au parti novateur par Wienbarg, professeur à l'université de Kiel, dans son livre intitulé Batailles esthétiques. Wienbarg déclarait la guerre à tout le passé, institutions et doctrines, et faisait appel, en littérature^ à un art nouveau, à l'ironie, un genre humoristique, dont Jean-Paul Richter avait été l'initiateur et le premier modèle. Arrière le génie calme, le grand style de Gœthe et de Schiller : il faut désormais un style de combat, un style armé en guerre, une phrase courte , déliée , agile , affilée d'ironie et de malice.
capable de percer et de démolir. Henri Heine arrivait à point, avec sa veine sarcastique, pour donner Un renfort à ce singulier programme; mais ce qui était chez lui une aptitude naturelle et un besoin de sa pensée devenait ridicule et absurde chez des imitateurs de parti pris. La langue allemande, expression naturelle du génie de la nation , a des formes lourdes et compliquées, une pesanteur solennelle qui est juste le contraire de la langue française, si vive et si nette dans sa précision. Wienbarg la poussait dans une voie contre nature, où elle ne pouvait trouver que le ridicule et l'impuissance.
C'est ce qui arriva à la Jeune Allemagne : en s'imposant l'esprit et le ton humoristique à la suite de Jean-Paul Richter, elle ne rencontra que l'excès et la grossièreté. Ses principaux représentants, Gutzkow et Mundt, n'eurent qu'un succès passager. Leurs romans de mœurs, tout en affichant des prétentions de réforme, ne prêchaient au fond que le vice et l'immoralité ; à l'ascétisme chrétien, qu'ils trouvent contraire à la nature, ils opposent la réhabilitation de la chair et semblent justifier tous les excès d'un naturalisme sans frein. C'est l'école de Georges Sand, transportée en Allemagne par des initiateurs malhabiles. Nous omettons à dessein tout un groupe de romanciers, qui ont plus ou moins sacrifié à ce mauvais goût du jour, et dont quelquesuns pourtant, comme Laube^ Hœring, Sternberg, ne manquent pas de talent ; mais la plupart de leurs œuvres n'ont qu'une valeur secondaire. L'excès, comme toujours, amena une réaction heureuse. Auerbach, qui avait mis en roman la vie de Spinoza, revint à l'observation des mœurs, à la peinture du cœur humain et de la nature dans ses charmantes Histoires de village de la Forêt Noire, tabteaux frais et gracieux de la vie rurale et des beautés de la création :