CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
Ses Lettres sur Paris sont parsemées de détails puérils et de vanité personnelle.
Quoique le nom de Humboldt appartienne spécialement à la science, ses ouvrages lui ont acquis une illustration si haute et si méritée que la littérature ne peut se dispenser de lui rendre unlégitime hommage. Alexandre de Humboldt (1769-1 859), né à Berlin la même année que Napoléon, avait un frère aîné, Charles-Guillaume, qui fut homme d'État, diplomate, et l'un des premiers philologues de l'Allemagne ; ses études comparatives sur les langues contiennent un fonds d'observations et de recherches où la science philologique a puisé de vives lumières.-— Quant à Alexandre de Humboldt, il fut entraîné vers les sciences par une vocation irrésistible, et il en a embrassé le vaste cercle avec cette supériorité de vues, cette hauteur d'intelligence qui constitue le génie : sciences physiques, naturelles, mathématiques et astronomie, rien ne lui était étranger, et dans chaque branche, il a contribué pour une large part aux progrès accomplis pendant une période de plus de soixante années. Il étudia la botanique avec Wildnow, la zoologie avec Blumenbach, la géologie avec Werner, la physique avec Pictet, l'anatomie avec Loder; il allait partout où l'entraînait un grand nom, une illustration scientifique. Paris l'attirait, et devint pour lui une seconde patrie; il s'inspirait des travaux de Laplace, de Delambre, de Borda, de Berthollet, et plus tard il vécut dans l'intimité de notre illustre Arago.
Mais les livres et les hommes ne suffisaient pas à cette puissante ardeur d'assimilation ; il aimait à puiser la science et l'inspiration aux sources mêmes de la nature et de l'expérience ; c'est dans ce but qu'il entreprit de lointains et périlleux voyages à travers l'Amérique, poussant ses observations jusqu'au sommet du Chimborazo ; il revint à Paris I. 24
pour mettre en ordre et publier les résultats, de ses intéressantes découvertes. Aucun savant n'a plus contribué à développer la connaissance physique du globe terrestre. Un voyage entrepris dans l'Asie centrale, à la demande de Fempereur Nicolas, compléta cette série de fécondes observations. La Prusse tenait à honneur d'attirer à elle l'illustre savant dont elle se faisait gloire : quand Humboldt revint à Berlin après vingt^deux ans de séjour à Paris, il fut reçu avec enthousiasme par ses compatriotes, et comblé d'honneurs par la cour; on le nomma ambassadeur en France : ce poste était pour lui comme un trait d'union entre sa double patrie ; il lui permettait en niéme temps de continuer ses travaux scientifiques, notamment la publication de son grand ouvrage, le Cosmos, qui a rais le comble à sa gloire. C'est un vaste tableau de la nature, animé par le sentiment de l'écrivain qui l'a conçu en véritable artiste; c'est le monde physique tout entier, envisagé par le génie , dans son ensemble harmonieux. Le lecteur français se perd un peu dans cet ensemble où il cherche en vain les points de repos, les divisions et la clarté méthodique : cela tient à la différence de langue et de génie entre les deux nations. Humboldt le comprenait bien, et il disait un jour au traducteur de son œuvre : « La prose française est comme un justaucorps qui dessine étroitement l'idée et la serre à la taille; la phrase allemande est une vaste houppelande, avec des poches où l'on peut mettre tout ce que l'on veut. »