CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
Nous sommes arrivé au terme de cette étude, un peu longue, quoique fort abrégée, de la littérature allemande. Trop peu connue en France, elle mérite pourtant de l'être par son imporfance et sa richesse. On ne peut nier que l'Allemagne ne soit aujourd'hui le plus grand foyer intellectuel de l'Europe, et qu'elle ne vise, par les idées comme parla politique, à une sorte d'hégémonie. Y réussira-t-elle? C'est une question d'avenir que nous ne pouvons préjuger ici. Mais elle a foi en elle-même , elle est enivrée de ses succès récents; elle ne met point de bornes à ses prétentions et à son orgueil; c'est avec une foi robuste que l'on arrive aux grands résultats, mais c'est par excès d'ambition que Ton se perd; nous ne voulons faire ici ni une menace ni une prophétie puérile; nous en appelons simplement à la loi physiologique des sociétés et aux enseignements logiques de l'histoire.
Laissons de côté la politique, qui n'est pas de notre domaine, et bornons-nous a:u champ de l'idée, qui est la base de la littérature. Quel pays a creusé l'idée avec plus de profondeur? Quel peuple a produit plus de penseurs, de chercheurs, d'érudits, de philosophes, de savants, de poètes î Où l'instruction est-elle plus répandue, plus générale, plus complète? Où trouver plus d'universités, plus d'écoles, plus d'académies, plus de foyers intellectuels et artistiques? Quelle nation est mieux douée pour la science , pour l'art, pour la pensée dans toutes ses irradiations? — Ne craignons
pas de rendre justice à un grand peuple, même s'il est notre ennemi; et il Test, depuis des siècles, par instinct, par rivalité, par antipathie de nature, par contiguïté territoriale, par malentendu, par opposition de caractère et d'intérêts, par rancune de démêlés séculaires. On a pu croire un instant que ces vieilles haines dépeuple à peuple tendaient à s'effacer, à disparaître; que le progrès humain et chrétien, un esprit plus libéral, pouvaient les unir dans la voie commune du progrès et de la fraternité. En France du moins, où l'on oublie vite, où l'on n'a pa$ la force de haïr longtemps, nous n'avions plus même un seul sentiment de malveillance. Mais de l'autre côté du Rhin, c'était bien différent : on n'avait rien oublié ; on entretenait soigneusement, par l'histoire, par le théâtre, par la poésie, le foyer des vieilles haines, des idées de vengeance et de revendication; on dressait comme un fantôme l'opposition des races latines et des races germaniques; la France était responsable des massacres de Charlemagne en Saxe; Arminius n'avait pas assez vengé les incursions latines par le massacre des légions de Varus. La France devait répondre de la mort de Conradin, vaincu et exécuté par Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Ces fantaisies du chauvinisme allemand pouvaient paraître comiques; mais ce qui l'était moins, c'étaient les conquêtes de Louis XIV, l'incendie, toujours regrettable, du Palatinat; l'Alsace et la Lorraine, devenues françaises de fait et de cœur, mais parlant encore un dialecte allemand; c*étaient surtout les guerres de la République et de J'Empire, la bataille d'iéna, réduisant la
Prusse à une infime vassalité; notre domination, épliémère il est vrai, mais injuste, impolitique, comme la plupart des conquêtes.de Napoléon depuis 1805 : voilà ce qui restait, au delà du Rhin, comme un ferment de colère et de haine,
que la refianche de Waterloo n'avall pu calmer ni assouvir. La Prusse avait entretenu soigneusement ces sentiments hostiles; elle travailla pendant plus d'un demi-siècle à attiser ces brandons de discorde internationale, en même temps qu'elle préparait dans l'ombre la plus formidable des organisations militaires, en vue d'un conflit qu'elle avait prévu, préparé, et qu'elle fit éclore avec une machiavélique habileté. On sait le reste.
Sous bien des rapports, la victoire de la Prusse, et surtout l'abus qu'elle en a fait, est une vraie calamité sociale. L'Europe entière en ressent un malaise qui n'est pas près de se calmer; l'équilibre européen, reconstruit avec tant de peine en 1815, se trouve de nouveau rompu; chaque peuple reste l'arme au bras, inquiet, arrêté dans son développement économique et social, absorbant le plus pur de son sang et de sa fortune dans des préparatifs de guerre qui l'épuisent. Qui est sûr du lendemain? Uui sait où s'arrêtera cette ardeur d'expansion , cette convoitise d'annexion dont semble possédée l'Allemagne? Au nom du principe des nationalités, si imprudemmeat préconisé par un prince qui en a été victime, n'a-t-ellepas des vues sur ces frères d'Autriche et de Russie qui parlent le même Idiome qu'elle? Comment se fier à la loi des traités, lorsque la force prime le droit, et que l'absolutisme s'étend à tout, même aux consciences?
Pour l'Allemagne, le temps seul décidera ce que vaut cette unité qu'elle a appelée de tous ses vœux, et cet empire qu'elle a acclamé dans l'enivrement de la conquête. Ces souverains allemands, qui sont venus abdiquer leur indépendance aux pieds du roi de Prusse, dans le palais même de Louis XIV, à Versailles, auront-ils à s'applaudir d'une vassalité que leur a imposée l'entraînement irréfléchi des
peuples? Nous posons ces questions sans les résoudre : le temps est un grand maître; laissons agir les lois proyidentielles qui règlent la destinée des peuples.
Au point de vue intellectuel, la centralisation allemande ne nous parait pas appelée à produire de bien bons résultats; la vie provinciale ne peut qu'en souffrir; ces brillantes et fortes universités, honneur des grandes villes, perdront certainement de leur prestige et de leur indépendance dans le système d'absorption adopté parla politique prussienne; tout professeur en renom, dont les idées seraient en opposition avec celles des régions officielles, se verrait suspecté et menacé : déjà, dans le haut enseignement, le titre de catholique implique une espèce d'ostracisme, et paralyse la carrière de celui qui ne cherche pas à se faire oublier eu abdiquant sa conscience. Cet unitarisme est de sa nature oppresseur et persécuteur; tout doitplier sous une volonté dirigeante ; le protestantisme officiel aura seul les privilèges et les faveurs ; la religiond'État sera substituée à la liberté : toutes les tendances prussiennes convergent vers ce niveau qui doit courber les intelligences sous la taille commune. Les petits États lutteront sans doute quelque temps pour conserver une ombre d'indépendance; mais ils manqueront de force, d'entente et de volonté; la puissance dominatrice en aura facilement raison. Weimar ne verra plus refleurir les beaux temps de Charles-Auguste; les capitales intellectuelles verront s'éteindre peu à peu les foyers artistiques et littéraires qui faisaient leur gloire : la vie provmciale deviendra terne et monotone ; rien ne résistera à ce militarisme prussien, dont le mot d'ordre, parti de Berlin, signifiera à toute l'Allemagne une volonté qui nesouÉfrira pas de réplique.
Ce n'est point pour le plaisir de faire de sombres pro-
nostics que nous disons ces choses : nous constatons des faits qui commencent à se réaliser, et si nous y mettions un malin plaisir, nous dirions que c'est le prélude de notre revanche; mais nous cherchonsà parler en juge impartial, et à nous mettre au-dessus de toute rancune nationale. L'Allemagne en est encore à l'ivresse de son triomphe; il faut du temps pour qu'elle comprenne ce qu'elle a gagné ou perdu à l'érection d'un empire allemand qui est avant tout un empire prussien, et qui sert moins un intérêt général qu'un intérêt particulier.
D'ailleurs, nous voyons en elle d'autres germes de décadence que celui du despotisme; c'est le fractionnement des idées et des systèmes, c'est l'affaissement progressif de la foi religieuse. Tous les peuples, me dira-t-on, souffrent du même mal, et la France est loin d'en être exempte. Nous le savons, et nous le déplorons amèrement; car un peuple qui ne croit plus est bien près de sa ruine. Mais il s'agit ici de l'Allemagne : à elle se bornent nos réflexions. Quel est l'enseignement' philosophique qui domine dans ses grandes écoles? C'est la doctrine d'Hegel, traduite et commentée par une foule de professeurs qui en font le demiei mot de la science. Or, cette doctrine conserve-t-elle quelque chose de l'enseignement chrétien? N'est-ce pas le panthéisme le plus absolu, l'athéisme le plus complet, le nihilisme le plus radical? Toute la jeunesse sort des universités infectée de ces théories qui sont la négation de toute foi positive; voilà l'élite de la nation, la classe dirigeante» les futurs éducateurs du peuple ; par eux le scepticisme se répand et circule; il descend peu à peu dans les classes inférieures, et y porte les germes d'une maladie sociale, cause et prélude de décomposition.
Le protestantisme peut-il opposer une barrière doctri-
nale à cet envahissement du doute? Non certes, puisqu'il en est lui-même la cause et le principe. N'est-ce pas lui qui a érigé en dogme la libre pensée , et qui , par là, a affaibli, annulé le dogme chrétien? En supprimant l'autorité séculaire de FËglise, pour y substituer Tautorité souveraine de la raison individuelle , il a brisé tous les ressorts de la foi , et livré la religion aux aberrations des systèmes. C'est la réforme qui a produit Kant, Ficht, Schelling, Hegel; c'est elle qui a divinisé le moi, et qui a substitué l'homme à Dieu. Ce qui reste de chrétien dans l'Allemagne protestante^ ne l'est plus que par une tradition, une habitude évangélique, restée dans les mœurs; c'est une religion de sentiment, un besoin mystique des âmes, qui se trouve dans une heureuse contradiction avec les principes mêmes du libre examen. Les penseurs ont supprimé le surnaturel, comme contradictoire à la science, mais le peuple se rattache au surnaturel par un invincible besoin de croire; il reste chrétien, malgré les maîtres de la pensée, et tant qu'il le sera, le principe vital de la nation sera sauvegardé. Vos estU sal terrœ; la religion est le sel de la terre; quand il sera évanoui, la décomposition ne se fera pas attendre. Par une contradiction aussi inexplicable qu'inintelligente, le nouvel empire prussien a déclaré une guerre ouverte au catholicisme dans tous ses États, et même au delà ! Certes, on ne peut reprocher au catholicisme d'être hostile au principe d'autorité, lui qiii a toujours ordonné de rendre à César ce qui appartient à César; lui qui prêche par la bouche de saint Paul, la soumission aux maîtres, quels qu'il soient, même méchants, etiam dyscolis. Les catholiques allemands n'ont pas abdiqué leur patriotisme; ils peuvent être un appui pour leur souverain qui ne leur demanderait pas le sacrifice de leur conscience. La doctrine catholique s'har-
monise admirablement avec tout ordre établi, pourvu qu*on lui laisse son indépendance dans la foi. Elle obéit , dit la Prusse, à un souverain étranger. C'est un étrange abus de mots. Elle obéit en tout ce qui concerne la foi, sans préjudice aucun des droits du souverain particulier; elle n'empiète nullement sur ses prérogatives; elle ne lui demande rien que la liberté; mais elle lui refuse, avec raison, toute ingérence dans le domaine du spirituel, dans le gouvernement des âmes. S'il y a un pape à Rome, comme chef suprême de sa religion , il ne peut y en avoir un autre à Berlin, avec le même titre. Jamais question ne fut mieux posée, ni logique plus rigoureuse.
Que veut l'empereur d'Allemagne? Évidemment la domination des âmes. Chef politique des protestants, il veut l'être aussi des catholiques. Il voit avec horreur l'infaillibilité du pape; il la revendique pour lui-même. Ce que l'Église a décidé dans les assises suprêmes d'un concile, il le nie de son autorité personnelle, et déclare que ce ne sera pas, parce qu'il n'en veut pas. L'infaillibilité spirituelle d'un vieillard désarmé et sans puissance peut -elle donc porter atteinte à ce pouvoir qui dispose de douze à quinze cent mille hommes munis d'armes si perfectionnées? La réponse se fait d'elle-même. Il y a un autre motif inavoué, inavouable, de cette hostilité violente, c'est le secret désir de concentrer dans la même main le pouvoir temporel et le spirituel : c'est, sous une forme nouvelle, la vieille querelle des investitures. Être à la fois empereur et pape : rêve insensé d'un soldat couronné qui aspire à la tiare : le moyen âge n'a pu l'accomplir; Napoléon s'y est brisé; ce n'est pas la Prusse qui le réalisera, surtout au nom du protestantisme parvenu à la décrépitude.