CHAPITRE II
Prédication chrétienne. — Ebbo et Ansgard.— Canut le Grand. — Saxo- Grammaticus. —Langue latine et langue allemande. — Chronique rimée de Niel. — Mikkel. — Théâtre. Hansen. — La Réforme. — La Bible.
— Drames bibliques. — Arreboe. — Bording. — Kingo. — Sorterup.
— Dass. — Travaux scientifiques et historiques. — Tycho-Brahé . — Védel. — Torfesen. — Magnussen.
En dehors des chants nationaux et populaires, nous devons suivre la culture intellectuelle en Danemark, pour en montrer les effets dans la littérature. Le christianisme fut long à s'introduire dans ces contrées lointaines, oùFinfluence romaine n'avait jamais pénétré, pas plus que la puissance de Charlemagne. On n'y voyait qu'un nid de pirates avides et cruels, dont les incursions étaient redoutées dans tous les pays devenus chrétiens. Le premier missionnaire qui se hasarda jusque dans le Jutland, sous la protection de Louis le Débonnaire, fut Ebbo, archevêque de Reims ; sa prédication ne fut que passagère ; il fut remplacé par Ansgard, moine de Corbie, qui n'eut que peu de succès en Danemark; il passa en Suède, où il fonda la première église. Les semences de la doctrine se développèrent lentement : le terrain était rebelle à la culture d'une religion de paix, d'amour et de miséricorde, chez un peuple accoutumé à vivre de déprédations et de luttes sanglantes ; le culte d'Odin était bien plus en harmonie avec ses instincts féroces, et les joies grossières du Valhalla parlaient mieux à son imagination que les récompenses promises à des vertus toutes d'abnégation et de sacrifice.
Néanmoins la puissance de la vérité s'imposa peu à peu
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aux populations Scandinaves. Canut le Grand, en montant sur le trône en 1014, trouva la religion chrétienne partout victorieuse du paganisme. Ce prince fut à la fois maître de l'Angleterre, de TÉcosse, du Danemark et de la Norvège. 11 fit un pèlerinage à Rome en 1024, comme pour mettre ses conquêtes sous le patronage du chef de l'Église. Il montra encore mieux sa soumission à la foi, lorsqu'il déposa sa couronne sur la tête du Christ, dans l'église de Winchester, refusant de la porter depuis. Ce grand prince ne se laissa pas enivrer par l'orgueil de sa puissance, et pour répondre à ses courtisans qui l'accablaient de leurs flatteries, il les mena un jour au bord de la mer, se plaça devant le flot de la marée montante, et lui ordonna de s'arrêter aux pieds de son maître ; la vague continua sa marche envahissante, et le monarque se tournant vers sa cour : «Vous voyez, dit- il, ce que peut le plus puissant des princes : il n'y a qu'un maître en ce monde, c'est Dieu. »
Plein de zèle pour la religion , Canut bâtit des églises et des couvents ; la foi chrétienne ne trouva plus d'obsta- <île; les mœurs s'adoucirent ; des écoles s'élevèrent à l'omhre des cloîtres, et la civilisation étendit ses bienfaits dans tout le pays. Il se fonda quelques bibliothèques : les livres, rares d'abord, se multiplièrent avec le temps. Le latin, langue universelle de l'enseignement au moyen âge, servait de base et de véhicule à la pensée. La scolastique, avec ses subtilités dogmatiques et ses formules abstraites, entrava Wen un peu le progrès des intelligences. La langue natioiiale, délaissée par les écrivains, s'altéra peu à peu, et se laissa pénétrer par l'influence allemande ; il lui fallut plusieurs siècles pour arriver à une forme définitive, et pour devenir une langue littéraire. L'université de Copenhague,
fondée en 1479, ne conquit une véritable illustration qu'au seizième siècle.
Parmi les rares et obscurs écrivains de cette période d'incubation, il en est un qui a acquis une certaine célébrité, c'est Saxo-Grammaticus, né en Séelande, et mort en 1204. Il consacra vingt-trois années à écrire, en latin assez élégant, une chronique de Danemark remontant à Dan, guerrier illustre qui vivait environ mille ans avant Jésus-Christ, et qui a donné son nom au pays. Cet ouvrage, où la poésie, la légende et les traditions populaires se mêlent à l'histoire, est une mine précieuse de documents puisés aux sources nationales; s'il manque d'ordre et de chronologie, s'il raconte naïvement des origines fabuleuses, il peint avec vérité l'esprit et les mœurs du peuple danois; l'auteur fait un usage judicieux des sagas islandaises, et les chants des scaldes lui fournissent d'utiles matériaux ; c'est un honneur insigne, pour ce vieil écrivain, de servir d'initiateur à tout historien qui veut s'occuper de la nation danoise. Quelques mots pleins de modestie, que nous trouvons dans la préface de son ouvrage, semblent une répétition de celle qu'écrivait Grégoire de Tours en tête de sa Chronique. « Comme personne, dit-il, ne voulait se donner la peine d'écrire une histoire de Danemark, l'archevêque Absalon, dans le zèle ardent qui l'anima pour l'honneur de notre pays, m'a obligé à me charger de cette tâche, moi, son plus humble serviteur, moi, pauvre homme sans éclat et sans renom. »
Saxo-Grammaticus reste unique dans ces siècles de pau- • vreté littéraire, pour son talent d'écrivain et Timportance de son œuvre. Le latin continua d'être la langue des savants et des professeurs, comme dans tout le reste de l'Europe, tandis que la langue allemande était adoptée par les grands et par la cour, au détriment de la langue popu-
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laire : la nation vivait de ses vieux chants et de ses antiques souvenirs. Nous trouvons pourtant au quinzième siècle un recueil de Proverbes en danois par Pierre Lolle, dont le mérite est dans la naïveté morale et la concision ; puis la Chronique rimée de Niel, moine de Sorœ, laquelle est en partie calquée sur l'œuvre de Saxo-Grammaticus ; la forme de son récit est assez bizarre; il fait figurer chaque roi comme narrateur de sa propre vie et des faits qui le concernent.
Sous le rapport de la diction, il y a quelque mérite dans le poëme du Bosaire par Mikkel, prêtre d'Odensée ; le caractère en est purement religieux et mystique, et la langue assez pure pour l'époque.
Ce quinzième siècle nous offre aussi la première tentative dramatique faite en Danemark , par un maître d'école d'Odensée, Christian Hansen. On a de lui trois pièces naïves, où le sérieux se môle au comique, et qui offrent quelques traits de mœurs assez piquants. L*une d'elles, le Jugement de Paris, est une scène mythologique ; la Vie et la mort de sainte Dorothée rappelle les mystères qui excitaient Tadmiration de toute l'Europe au moyen âge.
Les romans de chevalerie et les fabliaux pénétrèrent aussi en Danemark, traduits ou imités par des auteurs inconnus. Telle est l'histoire de Ruus, qui n'est autre chose qu'une de ces satires contre les moines, où l'on pressent les attaques de la Réforme : ce conte avait déjà circulé en Allemagne et en Angleterre. Le roman de Flores et Blanlzeflor est aussi la reproduction, assez platement rimée, d'un récit chevaleresque répandu dans diverses contrées.
Avec ce léger bagage littéraire, nous arrivons au seizième siècle et à la Réforme. La révolution religieuse, prêchée en Allemagne par Luther, ne tarda pas à pénétrer en Da-
nemark, avec les livres et les pamphlets du grand agitateur. Christian II, prince indolent et yindicatif, ennemi de la noblesse et du clergé, se montra favorable aux idées nouvelles, qui servaient ses projets politiques. On sait comment il succomba dans sa lutte contre les nobles, et contre Gustave Va sa, qui affranchit la Suède du joug danois. Détrôné par Frédéric de Holstein ; il mourut fou dans sa prison, après dix-sept ans de captivité. Frédéric !•', élu par rinfluence du clergé, parut d'abord répudier le protestantisme, mais il lui était secrètement favorable ; il prit sous sa protection un moine défroqué, Tausen, converti par Luther, et en peu d'années le Danemarck tout entier devint protestant. Christian III compléta l'œuvre de son prédécesseur; avec les biens enlevés au clergé, il dota l'université de Copenhague, qui était en décadence complète ; les études s'y relevèrent et reprirent un certain éclat ; elle resta encore assez longtemps fidèle à la langue latine ; mais la controverse religieuse et la traduction des livres saints furent favorables aux progrès de la langue vulgaire, quoique l'allemand prévalût encore à la cour et dans l'aristocratie.
L'établissement de la Réforme a-t-il été profitable au progrès de la poésie et des arts ? Une critique impartiale ne peut répondre que par la négative, et les protestants euxmêmes sont obligés d'en convenir. «La réformation a passé comme un nuage lourd et sombre sur le seizième siècle; elle a paralysé les ailes de l'imagination, écrasé l'art et la poésie. Qu'on se rappelle ce fabuleux essor du moyen âge ; ces tendres et chevaleresques poëmes des troubadours, des minnesinger ; ces douces et généreuses croyances qui animaient tous les cœurs ; ces magiques cathédrales dont les empereurs posaient les premières pierres,
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dont tout un peuple travaillait à construire les arceaux ; ces têtes angéliques qui sMrradiaient d*une auréole divine sous le pinceau de Cimabué ou sous le pinceau de Raphaël; ces graves et solennelles mélodies de l'église romaine, qui, du midi au nord, retentissaient dans le plus splendide édifice chrétien, comme dans la plus humble chapelle ; tout cet amour du merveilleux, toute cette forêt vierge de contes féeriques, de traditions religieuses, d'entreprises héroïques, de voyages et de légendes dont les doux murmures charmaient à la fois l'oreille de l'enfant et l'oreille du vieillard : tout fut assoupi, comprimé ou glacé par l'implacable parole du protestantisme. A voir le changement qui s'opéra alors en Durope, on eût dit que l'homme, tenté une seconde fois de toucher à l'arbre de la science, expiait une seconde fois sa fatale présomption, et s'en allait, loin de son riant Eden, labourer le dur sillon de la scolastique, et manger son pain à la sueur de son front. La Bible et ses commentaires devaient arracher le peuple aux erreurs de son ignorance, et l'élever au point culminant de la raison; et la Bible, cet adorable livre, soumis au libre examen de chacun, est devenu un sujet inépuisable d'opinions différentes, la source de toutes les controverses, l'appui de toutes les dissidences. La grande unité catholique était rompue, le lien qui réunissait les âmes dans une même communauté de foi, dans une même soumission, était brisé; l'homme, livré à sa propre audace, s'est séparé de ses frères, et s'est trouvé seul, dans le cercle de sa petite secte, dans le stérile effort de sa présomption *. »
Le champ de la littérature danoise reste assez ingrat
* X. Marmier : Littérattire sccmdinave,^, 101.
iOO LITTÉRATURES SCANDINAVES.
pendant tout le seizième et le dix-septième siècle, c'està-dire jusqu'à Holberg, nommé à juste titre le père de la liUérature dans ce pays ; nous n'avons guère que de rares épis à glaner pendant ces deux siècles infertiles, qu'il suffit de parcourir rapidement.
La Bible, traduite en 1550, devint la lecture presque unique de la nation, l'aliment quotidien des familles; la Bible inspira des hymnes, des récits, des sentences; la Bible fournit des sujets au théâtre : la matière s'y trouvait toute préparée; il fallait peu de talent et d'imagination pour y découper des scènes, y agencer des dialogues et une action dramatique. G*est ainsi que le drame de Susanne, par Hegelund, fut représenté devant le roi Frédéric II par les élèves de l'école de Ribe : tout y est conforme au récit biblique, sauf un personnage, la Calomnie, qui figure avec deux grandes oreilles, deux langues, et des ailes aux pieds comme aux bras. Le même auteur avait encore composé d'autres pièces qui sont perdues, et quelques poésies tirées de la Bible.
Le sujet de Susanne fut encore traité par Rauch, lequel mit aussi au théâtre un Salomon, un Samson, et une comédie assez originale intitulée Karing-Niâing, dont le sujet est l'avarice personnifiée dans le héros.
Ce ne sont pas les poëtes qui manquent : on peut les * compter par centaines ; mais le talent leur fait défaut, et il est bien inutile d'évoquer toutes ces ombres; ils copient, ils traduisent, ils imitent; l'Allemagne fournit amplement à leur avidité stérile ; mais pas un n'y puise une inspiration personnelle ; il n'en sort aucune œuvre qui mérite de fixer l'attention. Quand nous aurons mentionné trois ou quatre noms des plus connus, notre tâche sera accomplie pour cette ingrate période.
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Arreboe (1587-i637) a au moins de Télégance dans la diction, de l'harmonie et de la variété dans le style, mais il prit un assez mauvais modèle en faisant un Hexaméron d'après la Semaine de du Bartas : c'est pourtant là son plus beau titre à la gloire littéraire. Il a fait encore une traduction des Psaumes, des sermons, et quelques poésies. Après avoir été évêque de Drontheim, il tomba en disgrâce, et fut relégué dans une cure de village. Sa réputation de grand écrivain n'a pu se soutenir devant une critique plus attentive et plus sévère.
Barding (1619-1677) dépensa tout son esprit et une notable partie de son existence dans la rédaction du Mercure danois, le plus ancien journal politique du pays; il était écrit en vers, et paraissait une fois par mois. Barding s'évertuait à y rimer toutes les nouvelles venues du dehors, sans y épuiser sa verve, aussi simple que féconde, puisqu'il trouvait encore le moyen d'écrire une foule de pièces de circonstance, pour les jours de naissance, de mort ou de mariage de ses parents et de ses amis.
Kingo (1643-1703) est meilleur poëte que les précédents, et le roi , après l'avoir promu à un évêché en Fionie , lui conféra des titres de noblesse. Ses poésies, psaumes et chants divers, ont de la grâce, du sentiment et de l'énergie; si son style est parfois incorrect et grossier , c'est que la langue danoise n'avait pas encore atteint un grand degré de perfectionnement. De son temps, il était considéré comme le régénérateur de la poésie , et il mourut comblé d'honneurs, quoique sa vie privée, entachée d'une avarice sordide, ait un peu déparé sa renommée de poëte.
Sorterup, avec moins de talentque Kingo, sut s'affranchir de la routine ordinaire , pour retremper sa muse dans le sentiment national, en célébrant les gloires de sa patrie : I. 26
ses poésies sont comme un écho affaibli des vieilles poésies populaires, et elles obtinrent un grand succès. Il s'est aussi distingué dans la satire.
Pierre Dass, dont la famille était écossaise d'origine, fit péniblement ses études chez un de ses oncles, qui était pasteur et l'envoyait garder les vaches, une grammaire latine il la main. Il sortit à son honneur de cette vie d'épreuves •et de misères, et il devint lui-même pasteur dans cette rude province du Nordland dont il a su dépeindre, dans ses poëmes, les charmes pittoresques et sauvages avec une expressive vérité. Il aimait ces âpres contrées, où l'hiver est si long et si rude, l'été si court, si fugitif; il aimait ces intrépides pêcheurs, qui exposent si souvent leur vie pour un pauvre salaire, ces Finnois, ces Lapons, dont il alla visiter les huttes couvertes de neige, et sur lesquels ses poésies répandent un charme touchant; il intéresse le lecteur à ces tableaux d'une nature monotone et stérile; et le peuple reconnaissant a retenu dans son cœur et sa mémoire Jes poésies du pasteur aimé : au jour anniversaire de sa mort, la barque du pêcheur arbore une bande noire à sa voile, en signe de souvenir et de deuil.
Si le Danemark resta pauvre en œuvres d'imagination *ei de poésie jusqu'au dix-huitième siècle, il fut plu s heureux ♦dans le domaine de la science et de l'histoire. L'université •de Copenhague avait repris un vif éclat. Tycho-Brahé, du haut de son observatoire d'Uranienborg, s'illustrait par de «avantes découvertes en astronomie, et Romer, l'élève de notre célèbre astronome Picard, suivait ses tiaces avec gloire. Védel, l'ami de Tycho-Brahé, donnait une excellente traduction de Saxo-Grammaticus, trop longtemps oublié, et par là, imprimait une heureuse impulsion aux travaux historiques, dont il a aussi laissé quelques fragments éclai-
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rés par une judicieuse critique. De plus, sa publication des Kcmpe Viser fut un grand service rendu à la poésie populaire, source de la véritable inspiration. L'attention se porta sur les origines de la nation, sur ses antiques poésies, trop longtemps oubliées; on ressuscita les sagas et les chants des scaldes; Torfesen recueillit et traduisit les manuscrits islandais, rechercha la vérité historique sous les mythes de la poésie, et refit, depuis l'origine, l'histoire de la Suède, du Danemark et même du Groenland ; s'il se trompe parfois, il a du moins déblayé la route à d'autres pionniers de la science. Les rois Christian IV, Frédéric III et Christian V s'intéressèrent à ces travaux, et leur prêtèrent un concours favorable.
Arne-Magnussen (1663-1730) marcha sur les traces de son compatriote Torfesen : il passa dix années en Islande, occupé à recueillir les chartes, les manuscrits, les documents historiques enfouis dans le pays, il revint à Copenhague avec une riche moisson récollée aux dépens de la pauvre Islande, et se mit au travail pour exploiter sa collection, lorsqu'un incendie vint en détruire la plus grande partie, et le plonger dans le désespoir. Il lui resta pourtant dix-huit cents manuscrits qu'il légua à l'université. Il a laissé une Chronique des Danois, et une Vie de Sœmund, placée en tête de la traduction de l'Edda.