‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 200 sur 205 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Holberg. — Imitation française. — Imitation allemande. — Tallin. — Wessel. — Ewald. — Rèi;ne de Christian YII.' — Les deux ministres Bcrnstorf. — Pram. — Rahbek. — Nyerup. — Langebek. — Suhm.

Holberg (1684-1754) inaugure le véritable siècle littéraire du Danemark : il secoue le joug de l'imitation allemande; il crée le théâtre national et le roman satirique ; il s'illustre dans l'histoire, et dote sa patrie d'un style classique, à la fois élégant, souple et vigoureux; Holberg est à lui seul toute une époque.

Rien de plus accidenté, de plus tourmenté que l'existence de cet écrivain ; il en a fait lui-même un piquant récit dans ses Lettres à un grand seigneur, dont nous donnerons un résumé très-succinct. Il naquit à Bergen, en Norvège. Son père, de simple soldat, s'était élevé au grade de colonel, mais ne laissa en mourant qu'une fortune très-médiocre. Holberg resta orphelin à dix ans : comme fils de militaire, il fut inscrit dans un régiment avec le rang de caporal; mais sa nature studieuse et réfléchie l'appelait ailleurs , et son tuteur lui fit faire de bonnes études; il suivit à l'université de Copenhague le cours de théologie, qu'il fut obligé d'interrompre pour aller gagner sa vie dans une école ; il reprit ensuite ses études, et les termina à son honneur; mais la misère le força à redevenir précepteur chez le viceévèque de Bergen. Ce personnage avait beaucoup voyagé, et écrit ses voyages ; Holberg ayant lu son manuscrit, n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, voyager à son tour, et

DANEMARK. — Chapitre lll. 405

pour réaliser son projet, il vendit tout ce qu'il avait, en tira soixante écus et se mit en route pour la Hollande; il poussa jusqu'à Aix-la-Chapelle, et ayant épuisé toutes ses ressources, il lui fallut revenir péniblement, à pied, dans son pays. Ce voyage pittoresque lui fil du bien, et le guérit delà fièvre qu'il avait contractée en Hollande; il alla s'établir à Christiansand, et se mit à enseigner les langues qu'il avait apprises tant bien que mal, l'anglais, le français et l'italien. Les élèves affluèrent, mais ils payaient peu et mal; un concurrent vint lui disputer ces faibles ressources, en donnant des leçons de français au rabais; il renonça à la lutte, et, muni de quelques économies, il partit pour l'Angleterre; il n'y resta que deux mois, donna des leçons de musique à Oxford, et retourna à Copenhague, toujours dépourvu de ressources, et sans idée arrêtée sur son avenir. Holberg se remet donc à exploiter son savoir, et annonce pompeusement des cours publics; il trouve un auditoire; mais point d'argent au jour de l'échéance : c'était à dégoûter du métier de professeur. Après une nouvelle fugue en Allemagne, et grâce à un premier ouvrage qui attira sur lui l'attention, Y Introduction à t histoire de l'Europe, il fut nommé professeur extraordinaire à l'université, avec cent écus d'honoraires. Cette brillante position lui inspira un nouveau désir de voyager; jamais homme de lettres n'éprouva plus pressant besoin de lointaines pérégrinations. Après avoir revu la Hollande, traversé la Belgique, il arriva à Paris, nouveau théâtre d'observations et d'études; ce n'était pas assez : il fallait voir l'Italie. Malgré la fièvre qui le mine, et le videquisefaitdans sa bourse, il prend le coche d'Auxerre, arrive à (Jlènes, s'embarque pour Civila-Veccliia, fait bonne contenatice, l'épée à la main, contre un corsaire qui menace le bâtiment, rassure ses compagnons alarmés.

et arrive enfin dans la Ville éternelle. Il y passe son temps entre les livres qu'il étudie et une maigre cuisine qu'il confectionne lui-même. Toujours miné par la fièvre, il songe au retour, et revient à pied jusqu'à Amsterdam , en traversant l'Italie, la Savoie et la France, portant avec lui, comme Bias, tout son avoir, qui n'était pas lourd. Cette fois, c'est en jouant du violon pendant toute une soirée qu'il se guérit de sa fièvre. Il revit enfin Copenhague, riche d'observation et d'expérience, et il se trouva qu'en parcourant le monde, il avait rencontré, sans le savoir, sa véritable vocation, celle d'écrivain comique et satirique. Sa verve se révéla, pour ainsi dire, d'elle-même, et il n'eut bientôt plus qu'à lui donner libre cours pour produire cette foule d'ouvrages qui le mirent au premier rang des écrivains de son pays.

C'est donc à son insu que Holberg se trouva poète ; il y avait si peu pensé jusque-là, que les vers lui inspiraient une véritable répugnance; en esprit curieux qui veut tout savoir, il s'y essaya un beau jour en prenant pour sujet la sixième satire de Juvénal ; il montra ce travail à un de ses amis, qui lui signala de nombreuses fautes contre les règles de la versification. Ce lut un stimulant : il se mil à la prosodie, s'enflamma peu à peu pour cette étude, et bientôt écrivit de verve son premier ouvrage, qui fut un chefd'œuvre, le poëme héroï-comique de Pierre Pors [Peer Paars) qui fut bientôt suivi de cinq autres satires. La voie était trouvée : Holberg, à trente ans, entrait à pleines voiles dans le courant de la gloire et de la fortune.

Pierre Pors est une épopée burlesque en quatorze chants, dans le genre du Lutrin de Boileau, du Seau enlevé de Tassoni, et de la Boucle de cheveux enlevée de Pope. Comme dans tous les ouvrages de ce genre, le sujet est une simple

DANEMARK. — Chapitre III. 407

plaisanterie, revêtue, par contraste, de toute la pompe du style épique. Le héros, PeerPaars, est un simple marchanddanois^ qui s'embarque pour aller voir sa fiancée, Dorothée, à quelques lieues de là : ce petit voyage devient une odyssée des plus comiques : tout l'Olympe mythologique est mis en mouvement autour du pauvre amoureux ; l'Envie intervient : à son instigation, Éole lâche ses outres ; tempête, naufrage du fiancé, malgré le secours de Vénus, trop tardif; aventures bizarres dans une île; courage héroïque de Peer Paars contre les ennemis qu'il rencontre. L'Envie revient à la charge ; le héros se rembarque et trouve, en abordant, de nouveaux adversaires, entre autres un chat,, contre lequel il fait des prodiges de valeur : tant d'héroïsme méritait une récompense ; il la trouve en arrivant enfin auprès de celle qu'il aime.

L^apparition de cet ouvrage, œuvre d'un grave professeur de l'université, excita une assez vive rumeur, et même des animosités déclarées; on le commenta, on y vit des épigrammes et des attaques contre certaines personnes; les plaintes allèrent jusqu'au roi, et passèrent au conseil d'État ; il se trouva heureusement un homme d'esprit pour démontrer au prince l-innocuité du poëme, et réduire à néant les clameurS haineuses : un arrêt du conseil d'État déclara que l'œuvre de Holberg était une ingénieuse plai-^ santerie, sans intention de malice. Pierre Pors est resté comme un monument des plus originaux de la littérature danoise, et continue d'avoir de nombreux lecteurs ; c'est une piquante épopée nationale, assaisonnée d'esprit, de gaieté et de couleur locale.

Holberg vît s'élever contre lui un nouvel orage quand il publia ses cinq satires ; on voulut y trouver encore des allu-^ sions et des portraits. Il résolut de sortir de cette voie dan-

i08 LITTÉRATURES SCANDINAVES,

gereuse, et se mit à écrire des comédies qui ont fait de lui le véritable créateur du théâtre en Danemark. La comédie, c'est encore la satire, mais ]a satire impersonnelle, prenant ses types dans Thumanilé entière, et lui présentant le miroir où il est rare qu'elle veuille se reconnaître, tout en riant des ridicules qu'elle fournit abondamment.

Le théâtre de Copenhague était alors exploité par une troupe française, qui avait un privilège exclusif, avec la faveur de la cour et des classes instruites. Quelques troupes ambulantes venaient parfois faire diversion, et amusaient le peuple par des représentations auxquelles l'art et le talent faisaient défaut. Frédéric IV, qui aimait le théâtre, sentit le besoin d'avoir des pièces écrites en danois. On commença par une traduction de Y Avare de Molière. Holberg arriva à propos pour donner son Potier (Tétain politique, et obtint un succès complet. C'est Thistoire amusante d'un brave potier, qui a la manie de s'occuper des affaires de l'État; on fait de lui un bourgmestre pour rire, et pour lui faire comprendre les incommodités des grandeurs, ce qui le guérit de la politique. Malgré la prédilection de la haute société pour les pièces françaises, l'art national triompha, et de 1722 à 1725, Holberg composa quinze comédies, qui reçurent du public l'accueil le plus faVDrable ; ces pièces sont : la Capricieuse, Jean de France, Jeppe du Mont, le Babillard, le Onze juin, la Chambre de l* accouchée, la Poudre d^ Arabie, la Veille de Noël, la Mascarade, le Rodomont, Ulysse prince d^ Ithaque, le Voyage au parc, Mélampe.

Holberg est le Molière du Danemark; non pas qu'il ait atteint, comme notre grand comique, les hauteurs sublimes de l'art dans la comédie de caractère et la comédie de mœurs ; il se tient plutôt dans la région moyenne, dans la comédie bourgeoise, assaisonnée de satire, et parfois de

DANEMARK. — Chapitre 111. 409

scènes burlesques; mais ses pièces sont essentiellement nationales, son comique plein de naturel et de franche gaieté; il peint les mœurs de son pays avec une vérité profonde, et son esprit d'observation lui fait toucher juste, surtout quand il s*agit de saisir le ridicule et de le pour^ suivre d'un trait acéré. Peu importe après cela qu'il y ait dans ses pièces des réminiscences, des imitations de tel ou tel auteur étranger : il est assez original, assez maître de lui et de son sujet, pour qu'on ne le chicane pas sur quelques emprunts d'une importance secondaire, qui ne lui enlèvent pas le mérite d'écrivain créateur. Son comique est d'autant meilleur qu'il n'a pas l'air de le chercher, et que, dans les situations les plus imprévues, dans les traits les plus piquants de ses pièces, il conserve un caractère de bonhomie et de simplicité naïve qui en double l'effet. De plus, son théâtre a un but moral : il cherche à instruire plutôt qu'à amuser, et l'idée philosophique se montre jusque dans les scènes bouffonnes qui excitent un rire désopilant. Il tombe parfois, il est vrai, dans une trivialité un peu grossière : c'est l'excès du naturel; c'est aussi un trait de mœurs locales, et un reflet de l'époque, moins délicate et raffinée que la nôtre.

L'effort du travail avait altéré la santé de Holberg ; son ardeur de voyage n'était pas éteinte; il en espérait un effet favorable pour sa santé, et il reprit le chemin de l'Allemagne, de la Hollande et de la France. Sa position était bien changée ; il n'en était plus réduit, par économie, à faire à pied de longs et pénibles trajets, à se priver du nécessaire pour ménager sa bourse. Pourtant l'habitude de l'économie l'avait rendu avare, et ce fut un des défauts de sa vieillesse. Arrivé à Paris, où sa réputation l'avait devancé, il put se mêler au cercle des beaux esprits, fré-

quenter le café Procope, rendre visite à La Motthe, à Fontanelle, à Montfaucon, au père Hardouin et au père Tournemine. Le meilleur de son temps était consacré aux bibliothèques.

A son retour en Danemark, il écrivit son poôme satirique, les Métamorphoses, et reprit ses travaux historiques, qui étaient une des passions de sa vie. Trois ouvrages importants sont le fruit de ces études : VHistoire du Danemari, VHUloire générale de l'Église et YHisloire des Juifs. La première fut un véritable service rendu à sa patrie, qui n'avait eu jusque-là que des chroniques latines inaccessibles à la plupart des lecteurs; s'il n'a pas su débrouiller les origines Scandinaves, ni marcher sûrement à travers le moyen âge, son récit prend une allure franche et nette, sa touche est habile et ferme quand il aborde les temps modernes, où il marche à la lumière de documents authentiques.

Il nous reste à parler d'un dernier ouvrage qui mit le comble à la réputation de Holberg, quoiqu'il faillît lui attirer les mêmes tribulations que Pierre Pors; nous voulons parler du Voyage de Niel Klim, sorte de tableau satirique dont l'idée première est empruntée au Gulliver de Swift. C'est encore une satire, mais elle est déguisée sous la forme de Tallégorie ; d'ailleurs elle ne s'attaque pas aux individus, mais aux mœurs, aux usages, aux préjugés, aux ridicules de toute sorte; ici c'est le pédantisme des écoles, là les vanités prétentieuses de la noblesse, ailleurs l'intolérance religieuse ; dans ce cadre élastique et facile, toute la société pouvait trouver sa place. Le monde du voyage de Klim est, en quelque sorte, le monde renversé, comme celui de Gulliver, et la satire naît du contraste avec le monde réel. Niel Klim est un jeune étudiant qui sort de

DANEMARK. — Chapitre 111. 4i1

Tuniversité de Copenhague muni de diplômes, et s'en reyient à Bergen, sa patrie; il apprend qu'il existe une grotte merveilleuse où Ton a vainement essayé de descendre, et il se met en tète de tenter l'aventure. Il se glisse le long d'une corde, pénètre au-dessous du globe terrestre, et, suspendu dans le vide, il se laisse tomber sur une planète inconnue, où tout ce qu'il rencontre est en parfait contraste avec le monde terrestre. Là, les hommes sont des arbres, les arbres vivent, parlent et agissent; plus l'arbre a de branches, plus il est élevé dans l'échelle sociale. Klim est obligé de refaire son éducation : les études ne sont plus la scolastique avec ses arguments en baroco, mais le développement des forces physiques en harmonie avec les facultés morales. Les hommes jouent le rôle des femmes, et les femmes celui des hommes: ce sont elles qui commandent et gouvernent; de même les enfants sont les maîtres, et les vieillards leur obéissent. Dans la contrée de la science et de la philosophie, tout est sordide et repoussant; les savants volent le voyageur, les médecins veulent le disséquer; tel peuple ne connaît que le plaisir, le luxe frivole ; Klim gagne une grande fortune en fabriquant des perruques, ce talent le fait anoblir et pensionner; ailleurs il devient ministre, général, empereur; l'orgueil l'enivre, sa tyrannie soulève le peuple ; il s'enfuit dans une caverne et finit par rentrer dans sa patrie, où il devient sonneur de cloches de Bergen.

Cet ouvrage bizarre et fantastique est écrit avec une verve amusante ; sous sa forme allégorique, il cache un véritable esprit d'observation et de profondes vérités. Instruit par l'expérience, Holberg hésita longtemps à le livrer au public ; il le fit d'abord imprimer à Leipzig, sans nom d'auteur, et quand ce nom fut connu, il faillit soûle-

ver un nouveau scandale; mais le bon sens public fit justice de ces plaintes, et l'ouvrage fit son chemin par toute l'Europe.

Si les débuts de Holberg avaient été pénibles et difficiles, son talent le fit parvenir aux honneurs aussi bien qu'à la fortune. Devenu membre du consistoire, professeur d'éloquence, possesseur d'une belle terre en Séelande, il brigua un titre de noblesse, et le roi nomma baron celui qui s'était tant moqué des prétentions aristocratiques, ce qui prouve que la satire est plus aisée, même en fait de travers humains, que le véritable désintéressement philosophique. La gaieté, l'insouciance, la bonne humeur de ses jeunes années, firent place, avec l'âge, à un caractère inquiet, bizarre, capricieux et morose : il thésaurisait avec passion; sa santé s'affaiblissait ; il se soumit à un régime des plus sévères, pesant sa nourriture de chaque jour, et fixant d'avance le menu hebdomadaire de son modeste repas. Il légua, en mourant, sa belle bibliothèque et sa terre à l'Académie de Sorœ, et oublia sa famille, sauf un neveu qui hérita d'une rente de deux cent cinquante livres.

Malgré l'exemple et le haut mérite des œuvres de Holberg, nous ne voyons point que le Danemark ait progresse dans la voie de la littérature pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle; l'imitation française y avait pénétré comme en Allemagne : elle s'étendait à tout, aux modes, aux bâtiments, au langage comme à la littérature; le bon ton venait de Paris et de Versailles; la bourgeoisie suivait la noblesse dans cette voie antinationale, et la poésie se traîna péniblement dans ces voies infructueuses. Frédéric V, qui aimait les lettres, les encouragea de son mieux : il réorganisa l'école de Sorœ, fonda l'Académie de Dron-

DANEMARK. — Chapitre III. 41h

theim, et créa le premier théâtre qu'ait vu Copenhague. Il se forma quelques sociétés littéraires ; quoique dominées par un esprit trop étroit et trop exclusif, elles donnèrent pourtant un peu d'émulation aux écrivains.

Cependant un grand peuplevoisin, l'Allemagne, commençait à secouer le joug de l'imitation étrangère, et entrait résolument dans sa voie nationale; Bodmer et Klopstock inauguraient toute une révolution littéraire; les ballades de Burger enchantaient la jeunesse par le charme imprévu du pittoresque. Frédéric V accueillit avec bienveillance le poëte de la Messiade, qui n'en avait encore publié que trois chants ; il lui donna une pension, ce qui lui permit d'achever paisiblement son œuvre de génie. La nouvelle école allemande produisit son effet en Danemark; l'émotion poétique gagna de proche en proche, et l'attention fut aussi portée sur la littérature anglaise; on lut avec ardeur Milton, Pope, Young, et bientôt après Shakspeare, ce qui préparait de loin la défaite de l'influence française.

Ce fut Young qui inspira la jeune muse de TuUin (1728- 1785). Son poëme le Jour de Mai, par l'expression tendre et religieuse, par l'élégance et la pureté de la forme, parfois un peu maniérée et prétentieuse, annonça un véritable réveil de la lyre danoise, depuis longtemps assoupie. Deux autres poëmes de TuUin, la Navigation et la Création, furent couronnés par l'Académie des belles-lettres; le style, toujours gracieux et pur, revêtait une pensée plus vigoureuse; on peut y blâmer un peu de cette pompe déclamatoire qui était le défaut dominant de son modèle; mais le succès fut vif et grand, tant celte poésie neuve et riche répondait au besoin des âmes. Les Élégies de TuUin ont aussi du mérite, mais ses Idylles, imitées de Théocrite, manquent de naturel et de vérité.

iU LITTÉRATURES SCANDINAVES.

Wessel (1742-1782) n'a pas un gros bagage littéraire à nous offrir : deux petits volumes de poésie, légères de forme, légères de pensée, sauf deux pièces sérieuses, et une parodie tragique, Y Amour sans bas. Wessel était l'adversaire déclaré de l'imitation française; sa poésie n'a d'autre but que de tourner en ridicule , dans des scènes d'une bouffonnerie sérieuse, l'emphase héroïque de notre tragédie, son ton déclamatoire, et la tuerie forcée du dénoûment. Sa critique était fort spirituelle, elle tombait à propos, aussi fut-elle vivement applaudie. Tout en attaquant l'influence française, Wessel la subissait malgré lui ; il était nourri de nos écrivains, et il leur doit l'élégance, la pureté de son style; on aperçoit facilement, dans ses contes en vers, quelque chose de la grâce légère de La Fontaine. La bonhomie insoucieuse de nôtre fabuliste se retrouve jusque dans les habitudes et la manière de vivre de l'écrivain danois. Son père, ministre de village, ne put lui faire donner qu'une éducation incomplète ; après avoir suivi les cours de l'université et appris les langues vivantes, il devint précepteur, et, sans souci de l'avenir, il vécut au jour le jour, aimant le plaisir, ne dédaignant pas l'orgie, épuisant sa santé et ses ressources, rimant ou discutant avec ses amis, le verre à la main. Le théâtre deCopenhague se l'était attaché, comme traducteur en titre, au prix annuel de trois cents thalers, et l'adversaire de notre scène traduisit de ce chef sept opéras français.

Ewald (1747-1781) fut, comme Wessel, un pilier de taverne et un buveur émérite, avec cette différence qu'il avait le vin triste, tandis que l'autre y puisait la gaieté. Ces deux caractères étaient antipathiques; ils habitaient la même ville, mais ils ne se lièrent jamais. Ewald avait l'âme tendre, le naturel enthousiaste; son enfance nous

DANEMARK. — Chapitre III. 415

rappelle celle de Bernardin de Saint-Pierre : comme lui , il s'enflamma pour les légendes des saints et des martyrs ; il serait parti volontiers pour évangéliser les sauvages. Après la lecture de Robinson, à onze ans, il se mit en route pour la Hollande, afin de s'embarquer, avec le désir de riaufrager près d'une île déserte ; il avait fait dix lieues quand son maître le rejoignit pour le ramener à la maison. Plus tard, il se fit militaire au service de la Prusse, avec Tespoir d'obtenir un grade qui lui permît d'épouser une jeune fille qu'il aimait; le grade se fit attendre, la jeune fille manqua de constance et en épousa un autre. Ewald essaya de la poésie pour se consoler; une cantate qu'il composa, sur la mort du roi Frédéric V, lui attira des éloges, et le fixa dans ses goûts poétiques ; mais il eut le bon sens de comprendre, sur le conseil d'un de ses amis, qu'il avait besoin d'étudier pour arriver à un succès durable. Il se mit sérieusement à l'œuvre; pendant deux ans, il n'écrivit plus rien, mais il se pénétra des classiques anciens et modernes; il s'attacha à Corneille, à Ossian, à Shakspeare; Klopstock, qui lui portait da l'intérêt, lui donna des conseils, et l'engagea à traiter au théâtre un sujet tiré de l'histoire du pays : c'est ainsi que naquit la première tragédie nationale du Danemark, Rolf Krage, empruntée d'un récit de Saxo-Grammaticus.

Cette pièce, il est vrai, n'obtint pas les suffrages de l'Académie danoise, et ne put être mise au théâtre. On était trop habitué à la forme classique pour apprécier un drame dont le fond représentait les mœurs barbares des vieux guerriers Scandinaves; Ewald avait devancé son temps , son essai était trop hardi pour pouvoir être goûté des critiques qui avaient une théorie toute faite , et n'en voulaient point sortir. Cependant une nouvelle tentative

au théâtre, le drame mythologique de Balder, mêlé de chants, fut mieux accueillie, et valut à l'auteur une petite pension de la cour ; l'action en est très-simple , mais elle est relevée par de brillantes couleurs poétiques. Ce succès l'attacha à la scène ; il y donna successivement plusieurs comédies, le Claqueur brutal, Arlequin patriote, le Céliba^ taire, puis les Pêcheurs, sorte d'églogue dramatique qui ne manque pas d'intérêt.

Mais le mérite principal d'Ewald est dans la poésie lyrique, où il a déployé une .belle imagination, un style élégant et pur, une correction toute classique. Si cet écrivain eût été mieux encouragé, mieux dirigé, il eût pu arriver plus haut encore. Des habitudes de désordre le rendirent maladif, impotent, goutteux; il n'eut pas le courage de remonter un courant fatal^ : il continuait de boire; cloué sur son fauteuil ou sur son lit, réduit à la misère, il écrivait encore des odes, des chants religieux, et oubliait ses douleurs dans les épanchements poétiques : singulier mélange de poésie et de dégradation. Il ne fut apprécié qu'après sa mort : une foule nombreuse suivait le cercueil du poëte qu'on avait dédaigné pendant sa vie, et ce fut le point de départ d'une réputation qui n'a fait que grandir.

Pendant cette seconde moitié du dix-huitième siècle, le Danemark fit de grands progrès dans tous les genres, malgré les tristes événements qui troublèrent la cour de Christian VII. Le comte de Bernstorf, VOracle danois, comme l'appelait Frédéric le Grand , avait en quelque sorte créé la marine danoise ; le mouvement maritime , commercial et industriel prit un essor prodigieux, une sorte de monopole favorisé par la guerre d'Amérique et la Révolution française. Christian , qui avait épousé une princesse anglaise.

DANEMARK. — Chapitre III. i\l

la célèbre et malheureuse Caroline Mathilde , voyagea en Allemagne, en France et en Angleterre , s'intéressant aux travaux des académies et des sociétés savantes. L'ambition de son médecin Struensée, qu'il fit premier ministre, les menées et la mort tragique de ce favori , les accusations portées contre la reine, condamnée au divorce et à l'exil , affaiblirent la raison de ce prince, qui tomba en enfance pour le reste de ses jours. Mais le pouvoir vint aux mains d'un nouveau Bernslorf, neveu du précédent, qui s'en montra digne , et opéra d'heureuses réformes dans toutes les sphères de l'activité publique.

La littérature reçut une impulsion nouvelle de ces diverses influences , telle se montra plus vive, plus joyeuse, plus riante : elle refléta la prospérité publique et l'épanouissement des cœurs. Aussi les poëtes sont- ils nombreux : Zeitlitz suit, dans ses Chansons, le courant humoristique et gai qu'avait pris l'esprit national de l'époque. Thaarup entonne des chants patriotiques partout répétés. Slarm compose des poésies didactiques et satiriques , empreintes d'une douce et honnête candeur. Samsœ compose une tragédie remarquable, jouée le lendemain de sa mort .et couverte d'applaudissements. Falsen et Sander soutiennent le théâtre par de bonnes pièces. Tode fait des épitres, des contes, des comédies et des fables. Nous passons rapidement sur ces écrivains, pour nous an^ô^ ter à quelques auteurs dont les travaux ont plus d'importance.

Pram (1765-1821) a écrit dans divers genres, depuis Tode où il est froid et mesuré, jusqu'au conte en prose, animé d'une pointe humoristique, où il excelle. Ses opéras sont oubliés; son poëme épique en quinze chants, Stœrkodder, le premier qu'ait eu le Danemark, a I. 27 -

obtenu un succès assez brillant ; le sujet était national, il prêtait à l'inspiration par les aventures légendaires des héros ; mais il fallait le prendre au sérieux, et puiser dans les sagas Scandinaves tous les détails et la physionomie de cette vie sauvage, énergique, aventureuse des pirates du Nord. Au lieu de cela, Pram fit un héros de fantaisie, moitié ancien, moitié moderne, sans caractère défini, sans couleur locale ; de plus , il adopta pour son récit un ton presque badin, légèrement ironique, à la manière de YOheron de Wieland, qui lui servit de modèle, ce qui détruit l'impression héroïque et naïve que devrait revêtir le récit. Ce ton plaisant convenait bien mieux au conte en prose ; aussi est-ce là que Pram a déployé les heureuses qualités de son imagination agréable et facile. Il fonda un journal littéraire, la Minerve, dont le goût exerça une véritable influence sur l'esprit public en Danemark; d'autres re-: cueils s'établirent depuis sur le même modèle, le Mmée Scandinave, le Spectateur, Y Athénée, qui servirent tous à éclairer le goût et à propager l'instruction.

Rahbek (1760-1830) fut le fondateur du Spectateur danois, et le dirigea pendant quinze années, sur le modèle du Spectateur d'Addison; c'est là qu'il a concentré ses idées,, ses travaux et ses observations sur la littérature, et particulièrement sur l'art dramatique, qui fut la passion de toute sa vie. Son goût, formé par de longues études sur le théâtre de tous les pays, se résume en une sorte d'éclectisme; l'admiration des modernes ne l'empêche pas de rendre justice aux œuvres classiques; partisan des idées de Lessiug, il est moins exclusif que lui, et il ne dédaigne pas les chefs-d'œuvre de la scène française. Rahbek avait voyagé en Allemagne et en France ; mais toutes ses observations de voyageur se portaient sur le théâtre : il ne

DANEMARK. — Chapitre III. U9

voyait pas autre chose, il n'avait pas d'autre distraction, d'autre préoccupation ; il notait le jeu des acteurs, la mise en scène, l'effet et le mérite des pièces; il se forma ainsi un jugement net et sûr, et devint un critique aussi habile qu'influent; il exerça sur la littérature de son époque une sorte de magistrature incontestée. Devenu professeur d'esthétique à l'université de Copenhague, il développa ses théories littéraires d'une façon intéressante. Il fut ensuite directeur du théâtre , ce qui était encore mieux son élément, et lui permettait d'appliquer ses idées sur un art qu'il avait approfondi. Ses poésies sont aimables et gracieuses, mais sans élévation.

Parmi les écrivains de cette époque qui ont contribué à former et à épurer le goût public, il faut encore citer Nyerup (1759-1830), qui consacra une longue et laborieuse existence à creuser les souvenirs du passé, à rechercher et mettre en lumière les origines historiques et littéraires. Il commença par une étude sur les livres publiés en Danemark avant la Réforme, puis il édita les Proverbes de Pierre LoU, les Kœmpe^Viser de Syv, les Lectures récréatives, et une Description historique et statistique du Danemark et de la Norvège. Il faut y ajouter les nombreux articles sur l'histoire, la poésie et l'archéologie, dont il a enrichi plusieurs recueils périodiques. Tous ces travaux, d'une érudition solide, bien nourrie, plus utiles qu'éclatants, ont rendu de grands services à la littérature nationale, et recommandent le nom de Nyerup au souvenir de la postérité.

Les travaux d'érudition prennent alors une grande importance : après Schœnning, qui écrivit Y Histoire ancienne de la Norvège, Langebek et Suhm nous montrent ce que peut la patience jointe à l'amour désintéressé du savoir.

«tO LITTÉRATURES SCANDINAVES.

Langebek (1710-1775) commença ses recherches historiques dès l'âge de Tingt ans, et les poursuivit avec une ardeur infatigable jusqu'à la fin de sa Tie. Une place de douze cents francs à la bibliothèque était son unique ressource; elle suffisait à ses modestes besoins : la science était sa seule passion. Tout en publiant un recueil historique d'une haute érudition, il préparait les matériaux d'un grand dictionnaire de la langue danoise, dont la moitié seule existe et remplit seize volumes in-folio. Et pourtant, quand fut fondée l'Académie des sciences, en 1743,Langebek n'y fut pas admis. Il se consola en fondant, avec quelques amis, une société scientifique qui créa le Magasin danois, consacré aux recherches historiques. Il arriva qu'un jour, Langebek eut à relever, dans un article, quelques erreurs des Annales ecclésiastiques de PontoppidaD. Celui-ci, qui était prédicateur de la cour, et en faveur, obtint du roi Christian VI un arrêt qui condamnait lé critique à faire amende honorable de ses attaques. Il est vrai qu'un article du journal de Schlegel révéla spirituellement cette iniquité, et la honte ne fut pas pour Langebek. Le grand ouvrage de ce savant écrivain, c'est sa Collection da écrivains danois du moyen âge, œuvre de bénédictin, monument incomparable, qui renferme toutes les chartes, les diplômes, les annales, les chroniques, depuis le onzième siècle jusqu'au treizième. Il mourut au moment d'en publier le quatrième volume ; ce fut son ami Suhm qui se chargea de ce soin.

Suhm (1728-1798) qui était riche, employa noblementsa fortune au profit de la science : il assembla à grands frais une magnifique bibliothèque, qu'il mit à la disposition du public, et qu'il légua en mourant à l'État. Sa générosité s'étendait sur tous les gens de lettres qui avaient besoin

DANEMARK. — Chapitre III. 424

de son appui. Si Ton tient peu de compte de ses romans et nouvelles, il faut signaler sa grande Histoire du Danemark, en quatorze volumes , vaste collection de matériaux tout préparés pour la main qui saura y puiser avec le discernement de la critique.

Page 1