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CHAPITRE IV

Poésie nationale. — Baggesen. — Œhlenschlaeger : son édncation , ses Toyages et ses travanx, ses drames, ses poèmes , ses poésies lyriques. — GrandtYÎg. — Ingemann. — Blicher. — Heiberg. — Andersen. •— Rash et autres énidits. — Un root snr la Noryége. — Biœmson.

Nous sommes sur la limite du dix-huitième et du dixneuvième siècle, à une époque où le Danemark entre en plein dans le courant des idées modernes, mais en restant fidèle, sous bien des rapports, à ses traditions nationales. Les origines Scandinaves, depuis un demi-siècle, étaient l'objet de la recherche passionnée des savants ; on avait ressuscité tous les vieux souvenirs, tous les mythes, toutes les légendes, tout le passé fabuleux et historique ; c'était, pour la poésie, une mine précieuse et féconde, qui fut exploitée avec succès ; il ne lui manquait qu'un homme de génie pour le triomphe définitif du sentiment national. (Ehlenschlaeger parut, et le Danemark n'eut plus rien à envier aux autres pays.

Baggesen (1764-1826) se mit, pour ainsi dire, en travers de ce mouvement national, et malgré un talent aussi souple que varié, malgré l'élégance et la pureté de son style, il n'a obtenu qu'un demi-succès ; son hostilité déclarée contre des hommes plus forts que lui , Gœthe et Œhlenschlœger, lui enleva les suffrages de bien des lecteurs. Il avait de plus un besoin continuel de voyages; il passa la plus grande partie de sa vie à l'étranger, et il ne put lutter à propos

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contre le courant littéraire qui lui était antipathique : son influence fut toute négative, et sa réputation en a souffert.

Sq3 débuts furent pourtant heureux. A peine sorti des bancs de l'université , où ses essais poétiques avaient été remarqués, il publia un volume de Contes en vers qui lui attira de hautes protections, notamment celle du duc d*Augustembourg ; les salons de la bonne société furent ouverts au pauvre étudiant qui n'avait pu compléter ses études qu'au moyen d'une bourse : sa muse y gagna peut-être €n élégance et en correction, mais elle contracta des allures légères et frivoles , un aimable enjouement qui la priva d'énergie et de virilité. Il n'a jamais pu s'élever au-dessus de cette gaieté un peu superficielle, qui a, il est vrai, beau- , <îoup de variété et de charme, mais qui n'est jamais la haute, la véritable poésie, celle du sentiment inspiré ; sauf quelques pièces touchantes, quelques élégies qui font exception , tout son mérite est dans la grâce du style , la forme délicate de la pensée et l'harmonie du vers. On voit en lui comme un reflet de Voltaire, de Sterne et de Wieland.

Sa première pièce est un opéra, Ogier le Danois, qui n'eut pas de succès, et succomba sous le coup d'une parodie spirituelle, Ogier F Allemand, par Heiberg. Pour se consoler de cette déconvenue, il songea à voyager, et visita l'Allemagne, la Suisse et la France. Il épousa à Berne la fille de Haller; à son retour, il publia son voyage sous le titre de Labyrinthe, et un recueil de poésies. Travaux de jeunesse, qui furent bien accueillis.

La santé de sa femme, autant que son goût pour les pérégrinations, lui fit entreprendre un nouveau voyage en Allemagne, avec une mission que lui fit donner le duc d'Augustembourg, d'étudier les établissements d'instruc-

tion publique; mais il la remplit assez mal, car toute son attention se porta sur les poètes et la poésie ; il prit goût à la langue allemande, et s'en servit plus tard pour écrire sa Parthénaïs, idylle assez froide et trop artificielle pour avoir un vrai mérite. Ses deux volumes de Poésies allemandes ne valent pas ses Poésies danoises : il est rare qu'un écrivain puisse exceller dans deux idiomes.

Baggesen devint professeur à l'université, et plus tard directeur du théâtre ; mais ces fonctions ne purent fixer son existence nomade ; quoique admiré et adulé dans sa patrie, il ne songeait qu'à la quitter pour parcourir le monde. Il fit. un troisième, puis un quatrième voyage à • l'étranger, où il séjourna de 1800 à 1806, grâce à une pension de 2,000 francs que le roi lui faisait.

Quand il revint à Copenhague, il ne put reprendre le sceptre littéraire qu'il avait porté un instant. Les idées avaient changé ; le romantisme allemand avait fait invasion; Goethe régnait en maître, (Ehlenschlœger donnait au drame un. caractère nouveau ; la jeunesse se portait ardemment vers cet art plus vigoureux, plus original, plus vrai que celui de l'ancienne école, et le public ému, intéressé, commençait à y applaudir. Baggesen, déconcerté, essaya un instant de suivre le courant, et de donner à sa muse légère plus de gravité sérieuse. Mais il jugea bientôt qu'il était trop tard pour lui de changer de ton et d'allure ; il lança une satire contre l'école nouvelle, et repartit pour la France, où il resta jusqu'en 1811. Pendant que les Anglais bombardaient Copenhague et écrasaient sa patrie, il eut le triste courage d'écrire des strophes plaisantes sur les malheurs publics ; il publia des Épigrammes et des AlmO' nachs poétiques, où il s'attaquait au génie de Goethe avec plus de passion que de bon sens. Quand il revint dans sa

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patrie, ce fut pour reprendre contre OBblenschlseger et Rahbek une polémique acharnée, discourtoise, amère, qui lui fit perdre la faveur publique, en même temps qu'elle compromettait ses qualités d'écrivain.

Après sept années de ces luttes malbeureuses, Baggesen sortit de la lice, découragé et vaincu : il quitta son pays pour ne plus le revoir. Il vécut péniblement dans la gène, tantôt à Paris, où il fut mis un jour en prison pour dettes, tantôt en Allemagne et en Suisse. Sa santé était profondément altérée ; il revint mourir à Hambourg, avant d'avoir pu rejoindre la terre danoise, qu'il aimait toujours, et où il espérait rendre le dernier soupir.

Il y a, comme on le voit, bien des bizarreries et des contradictions dans cette vie de poêle; nous devions les signaler, parce qu'elles aident à comprendre le talent de l'écrivain, à en pénétrer la nature, les qualités et les défauts; mais il serait injuste d'y ajouter d'autre blâme. Baggesen restera toujours un des meilleurs écrivains de son pays, un type de bon goût et de style dans la partie saine de ses œuvres. Son Labyrinthe et sa traduction du Kiel Klim de Holberg sont de vrais modèles pour l'élégance et la pureté du langage.

Le plus brillant génie poétique du Danemark est, sans contredit OEhlenschlœger (1779-1850); il s'est exercé dans les genres les plus divers, drames, comédies, opéras, romans, chants lyriques, poèmes mystiques, et presque tou- ^ jours avec un succès complet. Imagination riche et féconde, il semblait que la source de son inspiration fût inépuisable ; l'effort lui semble inconnu, sa facilité tient du prodige ; il a pu dire, comme Ovide :

Quiquid tentabam scribere, versus erat.

Le seul défaut de cette verve abondante et facile , c'était Fexcès : il ne sut pas la restreindre, et dans ce style si charmant, si souple, si gracieux, il y a les négligences de rimprovisation , comme nous en trouvons souvent chez notre Lamartine, cet autre enfant gâté de la muse.

Le père d'CEhlensclilœger était à la fois maître de chapelle et intendant du château royal de Frédériksberg, double fonction peu lucrative , qui ne lui permettait pas de donner une éducation soignée à son fils ; une vieille femme rude et sévère, qui tenait école dans le voisinage, apprit à lire à l'enfant; dès Tâge de neuf ans, il sentit s'éveiller en lui le premier instinct poétique, et il essaya de rimer un psaume ; puis, en lisant Holberg, il songea à composer des pièces : il les improvisait dans une salle du château, à l'aide de sa sœur et d'un camarade d'école; c'était jeux d'enfants, si l'on veut, mais c'était aussi un symptôme précurseur d'une vocation véritable : l'homme est tout en germe dans l'enfant.

Quand vint l'âge de choisir une carrière, il songea à se faire acteur. L'étude du droit, qu'il entama pendant quelque temps, lui parut trop aride, et ne fit que le ramener plus vivement à ses goûts poétiques. Une sorte d'attraction irrésistible le poussait vers l'antique poésie islandaise, berceau de toute la littérature nationale : la plupart de ses inspirations découlent de cette source primitive. Deux recueils de poésies publiés, l'un en 1803 et l'autre en 1804, commencèrent la réputation du poëte ; le dernier , dédié au prince royal, lui valut un sHpmde de voyage, qui lui permit d'aller à l'étranger pour élargir son horizon poétique. Il visita Weimar, où Gœthe éclipsait un souverain; il se rendit à Paris, et rechercha à la Bibliothèque royale les ouvrages relatifs à la Scandinavie ; c'est là qu'il écrivit

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Palnatoke, une de ses tragédies les plus remarquables; il la fit imprimer à Sluttgard, avec Hakon Jarl, chez le libraire Gotta, qui le paya généreusement, ce qui lui permit de continuer ses voyages, car malgré le siipende du prince, il avait senti la^gène à Paris, et il n'aurait pu aller bien loin. Il passa en Suisse, et s'arrêta plusieurs mois auprès de madame de Staël, qui trônait alors au milieu d'un cercle brillant d'écrivains et d'artistes, dont elle savait modérer les prétentions rivales tant par le charme et la variété de ses conversations que par une habile diplomatie féminine. Le poète danois rencontra dans ce cercle Benjamin Constant, W. Schlegel, Tieck, Sismondi, Werner, et d'autres encore. Il s'en arracha avec peine. L'Italie l'attirait, comme elle avait attiré Gœthe, comme elle fascina plus lard Lamartine. Il est facile de se figurer quelle impression dut faire, sur une imagination aussi vive, l'aspect des monuments de l'art classique, les musées avec leurs prodigieuses richesses, et ce beau ciel si pur, cette nature du Midi, aussi variée que pittoresque. Œhlenschlœger revint, plus pénétré de cet amour du beau, de ce culte de la forme sans laquelle il n'y a pas d'art véritable. Quand il rentra dans sa patrie, après cinq années d'absence, il trouva sa réputation agrand ie par les ouvrages qu'il lui avait envoyés, des amis qui le reçurent en triomphe, une jeune fille qui lui avait gardé son cœur et qu'il épousa. Un peu plus tard il fut proclamé le roi des poètes Scandinaves, et un rival suédois, Tegner, lui décerna la couronne poétique dans la cathédrale de Laud : il arrivait, *comme Pétrarque, à ce sommet de la gloire qui consacre le génie. Dégagée de l'imitation étrangère, la poésie danoise avait enfin son poëte national. Il est vrai que, pour sortir du cercle restreint de sa terre natale et multiplier le nombre de ses lecteurs, OEhlen-

schlœger se traduisit lui-même en allemand, ainsi qu'il traduisit les œuvres de Holberg ; mais ce double travail n'enleva rien à roriginalité native de son œuvre; elle ne servit qu'à la faire consacrer par les suffrages d'une grande nation.

C'est surtout en mettant sur la scène les anciens héros Scandinaves qu'OEhlenschlœger a conquis au théâtre la première place. Ses recherches se portèrent sur les mythes et les traditions primitives, contenus dans les Eddas et les Sagas; il s'inspira de ces données, souvent obscures et vagues, les raviva, les rajeunit, leur donna un corps et les fit mouvoir sur la scène par la puissance créatrice de son génie. On retrouve là ces héros légendaires, ces hardis pirates, effroi des pays où ils portaient leurs coups : ce sont Stœrhodder^ que sa force fait ressembler à Hercule ; Palnatohe, la terreur de la Baltique ; Hahon Jarl, héros d'un drame plein de chaleur et d'énergie, le chef-d'œuvre, peutêtre, du théâtre danois; Axel et Valhorg, touchante histoire de deux époux que sépare la loi religieuse, comme mariés à un degré prohibé par l'Église : elle est tirée d'une ancienne ballade répandue dans tout le Nord; et enfin, puisées à d'autres sources, les pièces de Charlemagne, de Hugo de Rhdnberg, de la Mort du Corrége^ d'Erik, i'Abel, auprès desquelles il faut placer deux comédies, Y Autel de Freya, Y Enfant du berger, et cinq opéras.

Le style de ces pièces est simple et naturel ; il varie suivant les sujets et les personnages, d'après la libre allure du théâtre romantique; les unités y «ont sacrifiées au besoin de l'action et de l'effet. Ce qui paraîtrait en France un défaut grave, c'est la lenteur de l'action, c'est la longueur de certains discours, parsemés de sentences ; notre caractère exige un développement rapide, un intérêt crois-

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sant de scène en scène, le but recherché et vivement atteint : semper ad eventum/estinat. Dans les froides contrées du Nord, on est moins impatient; on aime à réfléchir en route ; on s'attarde volontiers autour d'une situation ou d'une rêverie philosophique.' L'art n'est pas absolu, il se plie au caractère de chaque peuple; l'essentiel, c'est qu'il soit empreint de vérité, et qu'il peigne les grands traits de l'âme humaine, dans ses évolutions psychologiques.

Les poômes d'CEhlenschlœger n'ont pas eu moins de popularité que ses drames. Il y a, dans les Dieux du Nord, une grandeur vraiment homérique; il y met à contribution toute la mythologie Scandinave, et l'embellit des traits de son imagination. C'est encore aux sagas qu'il a emprunté Helge, poôme où le lyrisme s'unit à l'épopée, avec des tableaux ravissants de grâce et de passion. Aladdin ou la Lampe merveilleuse est une excursion du poëte dans les régions fantastiques de l'Orient : le sujet vient des Mille et une Nuits; il n'a pas perdu à passer par l'imagination d'un poète du pays des brouillards.

Les poésies lyriques d'Œlhlenschlœger se rattachent, pour la plupart, à des sujets nationaux, aux souvenirs populaires, aux chants traditionnels de la Scandinavie; il a su y conserver le charme naïf des Kmmpe-Viser, surtout dans ses ballades, qui sont la partie la plus originale de ces œuvres ; la rêverie, l'émotion intime n'y tient pas la plus large part; la muse du poëte est plutôt objective, comme celle de Schiller; il peint et raconte avec une grâce charmante, une verve inimitable, et le style est un modèle. Les ballades à*Agnete et d'Vffe le Taciturne sont de petits chefs-d'œuvre.

Citons enfin Y Art poétique, le Voyage raconté en lettres, un

roman en quatre volumes^ les Iles de la mer du Sud, et des Mémoires intéressants.

Il semble que le Danemark ne se lasse jamais de fouiller les origines poétiques des peuples Scandinaves : cette mine féconde a encore été exploitée par un savant pasteur, Grundtvig , dans sa Mythologie du Nord, ouvrage précieux où la cosmogonie de YEdda est habilement interprétée. Ses études poétiques et philologiques sur le Nord Scandinave le conduisirent à des recherches analogues sur l'anglo-saxon, par la communauté d'origine des langues. Les travaux qu'il avait préparés pour une grande publication sur cette matière furent interrompus par les prétentions rivales delà Société des antiquaires de Londres^ qui tenait à honneur d'exécuter ce travail national. Grundtvig n'en continua pas moins ses études personnelles, et enrichit la science de nombreux travaux. La poésie servit de délassement aux labeurs de l'érudit : elle a naturellement pour objet les temps antiques, ou les sentiments chrétiens qui animent Fauteur.

Ingemann, professeur à l'Académie de Sorœ, est aussi un poëte et un romancier amoureux du passé; on l'a surnommé le Walter Scott danois, et il n'est pas indigne de ce titre, quoiqu'il ne puisse prétendre à égaler l'illustre . écrivain écossais. Ses romans ont en général pour scène le moyen âge, et la couleur locale y est fidèlement observée, tant pour les sentiments que pour les coutumes et les mœurs. Jusque dans les rangs du peuple, en Danemark, on se plaît à lire Woldemar le Victorieux, la Jeunesse d'Eric Menved, Ogier le Danois, la Reine Marguerite, le Prince Othon. Mais Ingemann a aussi trouvé de nobles accents d'enthousiasme dans ses Chants patriotiques» Son épopée en neuf

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chants, le Chevalier noir^ rappelle pour le Ion et la forme le Fairy Queen de Spencer. L'exemple d'OËhlenschlœger lui a inspiré plusieurs drames qui ont réussi : Mithridate, Tumus, Masaniello, Renaud, la Reine Blanche, le Chevalier au lion, etc.

Steen Blicher puisa chez Ossian le goût d'une poésie rêveuse, tendre et mélancolique. On sent, au ton plaintif de sa muse, qu'une longue souffrance a dû s'appesantir sur cette âme de poôte. Il fut longtemps à acquérir la renommée que méritait son talent; ses poésies diverses eurent moins de retentissement que ses nouvelles, consacrées, pour la plupart, à la peinture du Jutland, sa patrie.

Heiberg, mort en 1860, a écrit dans divers genres : à la fois critique et poëte, c'est lui qui a importé en [Danemark le vaudeville, et ses pièces, pleines d'esprit et d'originalité, ont longtemps défrayé la scène : on cite surtout les Inséparables et les Poissons d'avril; son Potier, un de ses premiers ouvrages, est une œuvre fantaisiste, où la légende rouianesque, la féerie, se mêlent aux scènes burlesques de la manière la plus amusante. Le poëme humoristique. Une âme après la mort, est plein de scènes piquantes où les travers de ce monde sont finement esquissés. Heiberg est aussi le fondateur d'un journal littéraire, la Poste volante, qui est fort répandu en Danemark.

Andersen (1805-1875) est un des poètes les plus admirés et les plus aimés de la littérature actuelle en Danemark. Ses œuvres ont même retenti au dehors ; on les a traduites en Allemagne et en Angleterre : partout il a trouvé la sympathie due à un talent vrai, à une poésie pénétrée de sentiment, à la fois douce, tendre, religieuse et mélancolique; l'élégie est son genre de prédilection, l'expression naturelle de la tristesse qui voile son âme. Il peint avec un charme gra-

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deux la vie champêtre, les scènes de famille, l'amour du sol natal, ainsi que les douces émotions du cœur : on se dit, en le lisant, que ce poëte a dû beaucoup lutter et souffrir, et que ce feu intérieur a dû couver longtemps sous les épreuves de la vie.

En effet, il est peu d'écrivains dont l'enfance ait été plus meurtrie, les débuts plus difficiles. Il a raconté lui-même, avec une naïveté touchante, les longues tribulations de ses premières années. Il naquit à Odensée, en 1805; son père était un pauvre cordonnier, qui avait de la peine à vivre, encore plus à élever sa famille. Tout en allant à l'école, il apprenait à travailler dans une fabrique. Quand il put lire et comprendre les livres, que lui prêtait un voisin, il sentit s'éveiller en lui comme une aspiration nouvelle vers un monde inconnu. Les comédies surtout exaltaient son imagination; il en apprit des passages par cœur, les déclama, et se crut appelé à être acteur, au grand désespoir de sa mère, qui voulait faire de lui un apprenti tailleur. Il partit pour Copenhague avec treize écus dans sa poche, et comme ce pécule fut vite épuisé, il se rappela qu'il avait une jolie voix dont il pouvait tirer parti. Il alla frapper à la porte du professeur de musique Siboni, qui traitait ce jour-là le poëte Baggesen et quelques amis. Le jeune aventurier excita la sympathie des convives; on l'encouragea, on lui fit une petite collecte, et Siboni lui promit de lui enseigner la musique, pour le faire entrer à l'Opéra. Malheureusement il perdit sa voix, et ses espérances s'envolèrent; il entra à l'école de danse, et iSgura dans quelques ballets : ce n'était pas assez pour sortir de la misère. Il fit heureusement la connaissance du vieux poëte Guldberg, qui le protégea, l'engagea à travailler, à écrire : mais il avait dixneuf ans, et tout à apprendre ; il lui fallut rentrer à l'école,

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SOUS un maître qui se plaisait à rhumilier» à lui faire sentir le poids de sa pauvreté et de son ignorance. A force de travail et de persévérance, il put entrer à l'université de Copenhague, s'y ât distinguer, et ses premières poésies lui attirèrent la protection d'OEhlenschlœger et d'Ingemann ; avec leur recommandation, il obtint du roi un sHpende de voyage qui lui permit de visiter l'Allemagne, la Suisse, l'Italie et la France. Riche d'études, d'observation et de veine poétique, Andersen rentra dans son pays, pour devenir une des gloires de la littérature nationale. Voici comment il termine cette notice biographique dont nous avons donné l'abrégé. « Maintenant, me voilà bourgeois de Copenhague. Je n'ai ni place ni pension ; j'écris dans une langue peu répandue, et pour un public peu nombreux ; mais, tôt ou tard, les romans que j'écris s'écoulent, et Reitzel, le ^libraire, me paye exactement. Souvent, quand je regarde les jolis rideaux blancs qui décorent ma chambre de Ryhavn, et les livres qui m'entourent, je me crois plus riche qu'un prince. Je bénis la Providence des voies par lesquelles elle m'a conduit, et du sort qu'elle m'a fait*. »

Il n'est pas donné à tous les hommes de lettres, comme à tous les savants, de jouir en paix du fruit de leurs travaux, témoin l'illustre philologue Rask (1787-1832), une des gloires du Danemark, et l'on peut dire de l'Europe entière. Sorti, lui aussi, d'une famille pauvre, il suivit les cours de l'université, grâce à un sHpende accordé par l'État ; au milieu d'un travail obstiné, il se nourrissait de beurre rance et d'eau claire; quand il avait quelques sous, il achetait des livres. Il fut enfin employé à la bibliothèque, et obtint d'aller faire des recherches en Islande, berceau

* Voir X. MàaifiBR : Littérature Scandinave, p. 300.

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des littératures Scandinaves; il y composa son Introduction à la connaissance de la langue islandaise et des anciennes langiM du Nord, qui fut couronnée par TAcadémie des sciences, et lui attira les faveurs de la cour. Le conseiller Bulow lui fit donner une mission scientifique en Asie, défrayée convenablement par le roi. Rask traversa la Russie, le Caucase, la Perse, et visita llnde jusqu'à Ceylan, étudiant, dans leurs sources primitives, les langues et rhistoire des peuples européens. Il revint à Copenhague après sept années de voyage et d'études, chargé de nombreuses richesses scientifiques, et rapportant cent treize manuscrits fort curieux, dont trente sur le Zend-Avesta, et d'autres relatifs à l'ancienne littérature persane, jusque-là peu connue. Raslc publia, comme fruit de ses études, plusieurs ouvrages importants qui ont élucidé bien des points de philologie et d'histoire; mais il avait contracté, pendant son voyage, les germes d'une maladie qui l'emporta en 1832. Il a laissé des grammaires anglo-saxonne, islandaise, frisonne, laponne, espagnole, et une collection des anciens scaldes. Peu d'hommes ont rendu plus de services  la science que cet illustre savant.

Les savants danois rivalisent de nos jours avec ceux de l'Allemagne pour la patience des recherches et la profondeur de l'érudition. Mtiller (1776-1834) a réuni la Mfioihèque des Sagas, travail consciencieux et clair, qui peut servir de guide à travers les origines islandaises. Munther (1761-1830) publia les Statuts des Templiers, découverts par lui à Rome dans la bibliothèque Corsini ; une Histoire de l'introduction du christianisme en Danemark et en Norvège, etc. Le Musée des antiquités du Nord à Copenhague est dû à son inspiration. Après avoir été professeur de théologie, il fut évêque de Seelande.

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Plusieurs savants s'occupent toujours activement de recueillir les débris littéraires du passé, dans les chants, les contes et les traditions populaires. Thiele a publié plusieurs volumes des TradUiant populaires du Danemark. On doit à Fischer les Traditions du Slesvig;k Holm, les Esquisses et les traditions des Fœrœer; à Grundtvig, le recueil A' Anciens souvenirs,

Pétersen a rendu un grand service aux lettres de son pays, par sa belle Histoire de là littérature danoise^ où il expose et analyse avec un goût sûr et délicat les œuvres de tous les écrivains connus.

En parlant du Danemark dans cet aperçu littéraire, nous n'en avons pas séparé la Norvège, qui lui tient de si près par la communauté de langage, de civilisation et d'histoire. Depuis l'union de Colmar, en 1397, jusqu'au traité de Kiel en 1814, le Danemark et la Norvège ont eu les mêmes destinées, les mêmes rois, le même gouvernement. Sa réunion à la Suède est en quelque sorte contre nature : elle est aussi peu intime que possible, et sous bien des rapports, l'administration norvégienne est indépendante.

Nous avons rencontré, dans la littérature danoise, plusieurs écrivains remarquables qui sont norvégiens de naissance ; tels sont : Holberg, Wessel, Dass, Schœning, etc. Le mouvement intellectuel a pris dans ce pays un notable essor; en 1811 fut fondée l'université de Christiania; partout il y a des écoles, et l'instruction primaire y est trèsflorissante. Les légendes populaires ont été recueillies par M. Paye, et plusieurs poètes ont chanté avec enthousiasme les beautés pittoresques de ce rude pays, dont les montagnes neigeuses ont un aspect austère et grandiose. Là, les hommes vivent isolés, les solitudes sont vastes et profondes; des défilés étroits, l^f^fiords, livrent passage à la

mer qui s'enfonce au milieu des montagnes, et y forme des nappes immenses, d'un vert d'émeraude, et d'une ravissante beauté. C'est à la fois la vie alpestre et la vie maritime : en bas le pêcheur, en haut le bûcheron; c'est la vraie patrie des anciens Normands, de ces rois de la mer qu'aucune tempête ne pouvait faire frémir, aucun combat faire reculer. Le christianisme a pu seul dompter ces sauvages natures, et les amener à des mœurs plus douces. Mais le caractère a conservé sa mâle vigueur, son âpre énergie qui recouvre des sentiments profonds, et un vif instinct de poésie. Nous en trouvons l'expression caractéristique dans un poëte moderne, que l'on a surnommé le Tegner de la Norvège, et qui ne pâlit pas à côté de lui. C'est Biœrnstierne Biœmson.

Fils d'un pasteur de village, Biœrnson naquit en 1832, et après une enfance solitaire, en présence des grandes scènes de la nature norvégienne dont l'impression fut sur lui profonde et durable, il fit quelques études scolaires qui le conduisirent à l'université de Christiania. A peine eût-il assisté au théâtre de cette ville que, sans expérience et sans lecture, il se mit à composer une pièce, et, chose singulière, cet essai fut admis par la direction; mais le jeune homme, dont le goût s'éveillait et se formait, retira son drame et le brûla, non sans songer à en composer d'autres qui eussent plus de mérite. Trouvant peu de sympathie dans les cercles littéraires de Christiania, il se rendit à Copenhague, où bientôt il fut distingué ; la publication de ses Contes norvégiens le fit connaître de toute la Scandinavie; ses drames complétèrent sa réputation ; il devint directeur du théâtre de Bergen, et fonda un journal à Christiania. Biœrnson est un vrai poëte : ses chants lyriques ont une forme et une couleur originale qui reproduit l'accent des

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poésies populaires; on y trouve le caractère spontané du foUesang norvégien, qui ressemble sous plusieurs rapports au lied allemand.

L'ambition de Biœrnson a été de créer un drame national, en remontant aux sources du génie Scandinave ; s'il n'a pas réussi complètement, il a du moins donné l'exemple. Ses drames sont pris aux époques héroïques de la Norvège, alors que le mythe est encore mêlé à l'histoire : tels sont Haulda, tragédie domestique d'une héroïque grandeur; Entre les batailles, le Roi Sigurd; ces pièces pèchent par le plan et l'absence d'unité; l'exposition manque de clarté, l'ensemble de développement logique ; mais les situations sont fortes; il y a des scènes d'un jet vigoureux, d'une passion tour à tour énergique et tendre.

DBS

(suite)

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