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CHAPITRE II

Éclipse de Tautorité royale. Son rétablisseroeut sons Gustave III. — La littératnre de cejrègne. — Dalin. — Madame Nordenflyclit. — Les sociétés littéraires. — Kellgren. — Bellmann. — Lidner. — Madame Lenngren. — Léopold. — Historiens : Lagerbring. — Celsius. — Fant. — Sciences : Linné.

La littérature suédoise était restée jusqu'au dix-huitième siècle dans une stérilité presque complète ; nous allons la voir se développer et se féconder sous le règne glorieux de Gustave III, qui Tencouragea de son appui et de son exemple.

Après la mort de Charles XII, la nation, heureuse d'être délivrée du despotisme militaire, réduisit à néant le pouvoir du souverain : toute l'autorité fut dévolue au sénat et à la diète. La fille de Charles XII, Ulriquë-Éléonore, fut obligée d'acquiescer à celte espèce d'abdication. L'autori lé fui, de fait, une véritable oligarchie aux mains de la noblesse ; l'ambition, la cupidité des partis livrèrent la Suède à des influences du dehors; le patriotisme fit place à de mesquines intrigues ; les uns étaient dévoués aux intérêts de la France , c'était le parti des Chapeaux; les autres, le parti des Bonnets, étaient gagnés par la Russie et l'Angleterre : l'argent jouait un grand rôle comme moyen de séduction parmi les chefs de ces partis, dont les divisions fatiguaient le pays et énervaient la nation : c'est pourtant cette période qui fut nommée en Suède temps de liberté. Gustave III, prince jeune, éclairé, intelligent, audacieux.

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reprit vig^oureusement Tautorité royale par un coup d'État habilement préparé, qui s'accomplit sans effusion de sang. Il supprima le sénat, réduisit la noblesse et, soutenu par la France, il triompha des intrigues de la Russie et de la Prusse, qui voulaient faire de la Suède une autre Pologne. Ce fut le 19 août 1772 que s'accomplit cette révolution intérieure d'où sortit un règne fort et glorieux. Touché des malheurs de Louis XYI et de sa famille, Gustave se prépa* rait à marcher à son secours, lorsqu'il fut assassiné dans^ un bal par Ankarstrœm, instrument des ressentiments, de la noblesse humiliée et déchue,

Charles-Gustave III avait le caractère noble, chevaleresque, l'esprit cultivé, un goût très-vif pour les œuvre» de l'intelligence. Il nous est sympathique par son amour pour notre nation, nos mœurs et notre littérature. Son éducation, dirigée par le comte Tessin et Dalin, fut toute française; il parlait parfaitement notre langue, et nos écrivains lui étaient familiers; aussi l'influence française, sous son règne , devint-elle décisive à la cour et dans la nation. Il composa des poésies et des drames qui se ressentent de cette inspiration; mais comme il aimait son pays avant tout, il choisit ses sujets dans l'histoire de la Suède. Grâce à lui, le théâtre de Stockholm prit une vie nouvelle; il y attira de bons acteurs, et suivait assidûment les représentations; il s'était même ménagé un cabinet de travail au-dessus de la salle de spectacle, toujours prêt k mêler l'utile, à l'agréable. Il restaura l'Académie de Stockholm, et fonda l'Académie des Dix-huit; il y remporta leprix par son Éloge de Tortemm, dans un concours où le talent seul pouvait recevoir la palme. Gustave dédaignait la langue allemande et tout ce qui venait de ce pays.

Il faut bien reconnaître que dans cette admiration elf

m LITTÉRATURES SCANDINAVES.

cette influence de la littérature française, il y avait quelque chose de factice et de superficiel qui fit tort au génie national. Un peuple ne peut avoir une véritable littérature, indépendante et originale, que s*il la puise dans son propre fonds, dans son génie individuel, dans les éléments essentiels de son histoire, de son caractère et de ses mœurs. Une imitation, pour être féconde, doit être une transformation, une assimilation personnelle, où l'individualité fait disparaître le caractère étranger. Tel ne fut pas le travail de la Suède sur les éléments fournis par la France : on se borna à la superficie, à la forme extérieure ; on eut une littérature élégante, correcte, parfois agréable, mais froide, guindée, frivole, dépourvue d'invention et d'élan. Il ne sortit de là aucun écrivain de renom, aucune œuvre ayant une véritable valeur intrinsèque; ce fut une période de transition favorable aux progrès de Tintelligence, au mouvement de la civilisation, mais elle ne fit point éclore le génie.

Dalin (1708-1763) fut l'astre le plus brillant de cette littérature incolore et de seconde main. Il fut précepteur du prince royal, et mourut chancelier de la cour : c'est le premier écrivain suédois qui ait fait fortune par les lettres. Son journaH'i^r^u^^ imité du Spectateur d'Addison, eut une assez grande vogue à cause de sa nouveauté. Il y semait des nouvelles , des critiques, des poésies dont le public était avide. Bientôt il visa plus haut, et composa un chant sur la Liberté suédoise, pompeuse amplification, sans invention ni génie, où il louait adroitement la cour et les grands. Cela lui valut faveur et fortune : le Sénat lui alloua deux mille ducats avec la charge d'écrire Y Histoire de la Suède; il s'en acquitta avec assez d'honneur, sinon avec un talent complet ': on a fait mieux depuis, et l'ouvrage de Dalin a

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perdu sa réputation quelque peu usurpée. U essaya aussi du théâtre : sa tragédie Brunehilde n*eut pas de succès et n*en méritait guère; mais dans sa comédie V Envieux, il y a quelques traits spirituels et fins qui la font remarquer. Les Poésies diverses, publiées après sa mort, sont futiles et maniérées : en somme, ce n*était pas un poète : il manquait de sentiment et d'imagination, et son élégance facile déguise à peine sa médiocrité.

Madame Nordenflycht (1718-1762), surnommée la Sapho suédoise, attira l'attention par un recueil d'élégies dont le titre, la T^irterelle affligée, indique le sentiment qui l'inspirait. Elle y déplorait la mort d'un époux qu'elle avait perdu après sept mois de mariage. Le public fut attendri par ces regrets dont la pensée sincère et la tendresse mélancolique sont souvent déparées par une mise en scène toute bucolique : mauvais goût particulier à l'époque. Le succès poétique de madame Nordenflycht la fit sortir de la retraite absolue où elle avait confiné son veuvage ; elle vint à Stockholm, et ouvrit un salon littéraire où l'on discutait les œuvres nouvelles ; l'élégie tourna à l'épithalame; elle contracta un nouveau mariage qui fit son malheur et, dans son désespoir, elle alla, comme Sapho au saut de Leucade, se précipiter dans la mer; sauvée par un domestique, elle ne survécut que trois jours.

La mode était aux sociétés littéraires; l'Académie de Stockholm donnait le ton et l'exemple; celle de madame Nordenflycht se continua après sa mort, sous le titre de Utile dulci; Upsal vit fleurir celle A'Apollonis Sacra, et Abo la compagnie é!AuTora; c'était le pendant des sociétés de rhétorique, si répandues en Hollande. Le goût français y dominait; on y lisait des vers, on discutait sur les questions de littérature, on s'extasiait sur des riens ; les vues étroites.

l'esprit de coterie paralysaient l'élan intellectuel : tout aboutissait à l'impuissance.

Kellgren (1751-1795), rédacteur du Courrier de Stockholm, y combattait l'imitation des Anglais et des Allemands, mais il était voué lui-même à l'imitation française ; ce n'était donc pas l'esprit patriotique qui le rendait hostile à Homère, à Ossian, à Milton et à Shakespeare ; on dit pour- ^tant qu'à la fin de sa carrière, il fut ému, mais trop tard, des beautés poétiques qu'il rencontra dans Klopstock, en les comparant tristement à la stérilité de ses propres ceuTres. Il occupe une place assez distinguée parmi: les écrivains de son temps ; s'il manque d'invention et d'originalité, il a, dans ses poésies lyriques, une sensibilité vraie, un style harmonieux et facile. Le roi Gustave in l'employa comme secrétaire, et lui donna le plan de plusieurs opéras qui furent joués et applaudis à Stockholm : "Gustave Vasa, Christine, Enée, Ebbo-Brahé.

Bellmann (1740-1795), le poëte bachique de l'époque, s'attira aussi les faveurs du roi, qui estimait ses vers, et n'était point rebuté par sa grosse gaieté épicurienne. sC'était un bon vivant, un joyeux buveur, fidèle jusqu'à la fin à la dive bouteille : il mourut en chantant, le verre à la main, entouré de ses amis qu'il avait convoqués pour sa dernière heure. Bellmann était poôte, musicien, improvisateur; l'inspiration lui venait naturellement sous l'influence du dieu Bacchus, et le peuple suédois n'a pas oublié les joyeux refrains du poëte dont la gaieté insouciante, parfois mélancolique, anime encore les réunions où circule la coupe remplie.

A la muse légère et aimable de l'épicurien Bellmann, on peut opposer la muse triste et désespérée d'un autre

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buveur qui se laissa entraîner jusqu'à la dégradation, sans pouvoir triompher de ses funestes habitudes. Lidner(i759- 1793) a trop bien justifié le proverbe des ivrognes : Qui a bu boira. Né de parents pauvres, orphelin de bonne heure , il fit ses études à Lund, puis à Rostock, gr&ce à la généro-» site d'un membre de sa famille ; mais celui-ci finit par Tabandonner, quand il vit que rien ne pouvait le corriger de ses funestes penchants. Au milieu d'une vie errante et misérable, il composa des vers qui attirèrent l'attention du roi Gustave. Il fut pourvu d'une place à l'ambassade de Paris, auprès du comte de Creutz, poëte lui-même, et auteur d'un joli poëme, Atys et Camille, inspiré par Longus et Théocrite. lidner ne sut pas conserver la protection de l'ambassadeur; le roi l'abandonna à sa mauvaise fortune; il descendit de plus en plus la pente de la dégradation; il vendit ses vers à de ricliesbourgeois ou à des gentilshommes qui aimaient à se parer des plumes du paon, et ce honteux trafic lui procurait açsez de ressources ; mais tout était vite dissipé en débauches. Un jour pourtant, la fortune vint frapper à sa porte sous la figure aimable d'une jeune Finlandaise, fille du général Hastfer, enthousiaste de son talent poétique. Elle lui ofTrit sa main et son avoir. Lidner la prévint qu'il ne pourrait s'empêcher de dévorer son patrimoine; elle persista, et en quatre ans, elle fut complètement ruinée ; la pauvre femme conserva jusqu'à la fin ses illusions et son culte pour le poëte qui l'avait plongée dans la misère.

Il y avait pourtant, chez ce buveur émérite, un véritable fond de talent poétique; on a oublié ses tentatives dramatiques, et avec raison ; mais dans le genre lyrique, il a des accents de sensibilité profonde, des traits d'une vive imagination : c'est la voix émue et triste d'une âme qui

souffre, qui prie, qui désespère, qui a la conscience de sa dégradation, sans avoir là force de la surmonter.

Il ne nous semble pas bien utile de tirer ici de l'oubli une foule de noms de poètes, appartenant à cette période artificielle, féconde en impuissants efforts. En favorisant la poésie, Gustave III créa beaucoup de versificateurs, mais pas un poète de génie : la nature refusa cette gloire à son règne. Tout n'est pas vrai dans ce vers de Boileau :

Un coup d'œil de Louis enfantait des Corneilles.

Là où la nature n'a pas déposé le germe, la culture ne peut rien produire. Citons en passant les Élégies de Choraûs, les parodies amusantes de Hallmann ; le poëme de Pasuionerna par Thorild ; le Passage du Belt, épopée assez remarquable du comte de Gyllenborg, auteur de tragédies et de poëmes didactiques, élégamment versifiés ; les Heures du jour, imitation des Saisons de Saint-Lambert, par le comte Oxensliern, neveu du fameux chancelier; la Maison, Y Espérance, par le même ; les Chants des Scaldes, publiées par Adierbeth, traducteur de Virgile.

. Madame Lenngren (1754-1817) a mis une grâce touchante, un aimable et tendre enjouement dans ses poésies intimes, peintures charmantes de la vie d'intérieur, des scènes du foyer, des joies, des tristesses, des espérances de la mère de famille, de la femme tendre, vertueuse et dévouée. Voici une petite pièce qu'on dirait échappée de la plume de madame Valmore :

Sur les bords de la forêt sombre, J'ai vu la source du vallon, Qui lentement coule dans l'ombre, Et s^ehfuit obscure et sans nom.

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L'été, son doux et frais murmure Souvent attire le passant, Qui savoure son onde pure.

Et s'éloigne en la bénissant.

A travers les jours de voyage Qui nous mènent vers le tombeau, Puisse ma vie être Tiraage De cette obscure source d*eau .

Je laisse aux riches de la. terre Un sort plus grand, plus envié.

Pour moi, mon Dieu, laisse-moi faire Quelque bien, et vivre oublié ^

Léopold (1756-1829) nous fait pénétrer déjà dans le siècle actuel : il est le dernier représentant de Técole française, et son talent poétique est aussi yide, aussi froid que celui de ses prédécesseurs ; cependant il fut admiré, et la littérature le conduisit aux honneurs : il obtint, comme Dalin, un titre de noblesse, et mourut secrétaire d'État. Il débuta par un journal, puis essaya du théâtre. Il mit en scène Odin^ le dieu de la mythologie Scandinave, le héros des premières invasions gothiques ; c'était bien , s'il lui eût conservé le caractère grandiose que réclamait une telle figure; mais Léopold fit bon marché des souvenirs attachés à son personnage; il lui donna un langage élégant, civilisé, lui fit déclamer de belles et froides périodes, au milieu d'une action aussi monotone qu'invraisemblable. Virginie, sa seconde pièce, est mieux conduite, mais également froide et dénuée d'action : c'est, comme on l'a dit, un plaidoyer en cinq actes. Les beaux vers ne suffisent pas au théâtre : il y faut l'émotion dramatique.

1 X. Marhier, Histoire de la littérature suédoise.

A défaut d'œuvres d'imagination, la Suèd'e s'illustrait, à cette époque, par les travaux de l'érudition et de la science : elle avait des philologues, des historiens, des naturalistes. Lagerbring, ami de l'historien danois Langebek, remontait, comme lui, aux sources nationales, compulsait les archives avec une passion consciencieuse, un esprit vigoureux et sagace ; plus indépendant et mieux renseigné que Dalin, il publia, sans pouvoir l'achever, une remarquable Histoire de la Suède; il jeta bien de^ clartés nouvelles là où il n'avait trouvé que ténèbres chez ses devanciers.

VHiitoire de Gustave Vasa, par Celsius, et son Histoire ecclésiastique de la Suède sont des ouvrages estimés.

Fant, professeur d'histoire à l'Université, commença la collection des Annales suédoises continuées depuis par Schrœder et Geiier.

Dans les sciences naturelles, le nom de Linné (1707-1778) est sans rival en Europe. Le créateur de la science et de la langue botaniques était le fils d'un pauvre pasteur, et fut lui-même apprenti cordonnier. Il put, par protection, suivre les cours de l'université d'Upsal. Son génie d'observateur ne tarda pas à éclater dans ses ouvrages ; après avoir voyagé en Hollande, en Angleterre, en France, pour compléter ses immenses études sur les plantes, il devint médecin du roi , président de l'académie des sciences , et professa pendant trente-sept ans la botanique à l'université d'Upsal. Son principal ouvrage, la Philosophia botanica^ fit bientôt loi dans la science, par son admirable précision et l'esprit de méthode introduit dans la classification et la nomenclature. On peut dire qu'il fit sortir la science du chaos, même pour le règne animal, dont il commença la classification naturelle. Si la méthode de Linné est incomplète.

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elle a du moins servi à préparer les découvertes de Bernard de JussieUy et sa gloire n'en est pas moins grande et durable! Il était membre de toutes les académies de l'Europe ; plusieurs souverains tinrent i honneur de correspondre avec lui, et, à sa mort, Gustave III composa luimême son oraison funèbre, en lui donnant un tombeau dans la cathédrale d'Upsal. Il est peu d'hommes dont la mémoire soit plus pure et la gloire plus complète.

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