CHAPITRE TROISIÈME. 6f
tection au nom du Crucifié , et lui montrant coDune consolation suprême les joies de l'autre vie, destinées à réparer, à compenser les douleurs de celle-ci. Elle avait, comme point d^appui, la prière qui relève T&me, les dimanches et les fêtes nombreuses qui faisaient trêve aux labeurs manuels, l'église , tout un poème divin , où elle entendait les chants pieux , dont elle admirait les symboliques cérémonies, sous ces hautes voûtes aux vitraux coloriés et imagés, parlant à la fois à l'âme et aux sens. Elle trouvait aussi, dans l'enseignement chrétien, un aliment pour sa pensée; les touchantes histoires de la Bible, celles des martyrs et des saints, la parole évangélique descendant du haut de la chaire : tout cela élevait les âmes et les empêchait de ployer sous le faix de la douleur et de l'ignorance.
On sait combien les pieuses légendes étaient répandues à ces époques de foi naïve et sincère : le recueil qu'en ont fait les Bollandistes est un monument étonnant, dont l'ensemble forme comme une vaste épopée chrétienne. La poésie s'y rencontre à chaque page, d'autant plus vraie qu'elle est spontanée et que les auteurs n'ont nullement cherché à l'y mettre. Beaucoup de ces légendes, écrites en langue vulgaire, ont circulé dans le peuple et mériteraient d'être mentionnées, même au point de vue littéraire ; l'espace ne nous permet d'en citer qu'un petit nombre.
La Vie de Marie, écrite en vers par un prêtre , Wemher de Tegernsée, au douzième siècle, offre des détails charmants : elle débute par la vie de sainte Anne et va jusqu'à l'enfance de Jésus-Christ. Une autre Vie de Marie qui a été très-populaire, est l'œuvre d'un chartreux nommé Philippe, et s'attache surtout à célébrer la pauvreté, l'humilité de la Vierge : exemple touchant dont les familles pauvres devaient faire leur profit. D'autres poèmes célèbrent VEn-
fance de Jésus, Y Assomption ou la mort de la sainte Vierge.
La Légende de Pilate a été fort populaire ; sur lui retombait tout Todieux de la Passion du Sauveur, et l'indigna* tion publique ne pouvait le flétrir d'assez d'outrages. Après la mort du Christ, il est rappelé à Rome pour en rendre compte, et, comme Judas, il se tue. On jette son corps dans le Tibre ; il roule à la mer et est rejeté dans le Rhône, dont les flots le repoussent, contre le courant, jusque dans les lacs de Suisse. Là, son ombre apparaît encore et jette la terreur dans les environs, ainsi que l'atteste le nom de mont Pilate^ donné à un sommet des Alpes.
Un grand nombre de légendes pieuses sont venues se concentrer dans un recueil célèbre, intitulé le Passionnai, vaste composition de cent mille vers. Il commence par Jésus, Marie, les apôtres, les disciples, et continue par les saints de diverses époques, jusqu'à ceux du douzième siècle. On 7 trouve la légende si touchante de sainte Elisabeth de Hongrie, que M. de Montalembert a si heureusement exposée dans un livie connu de tous.
L'histoire et la légende au moyen âge se mêlent et se confondent : il est difficile de séparer l'une de l'autre. La langue latine, la seule employée d'abord dans ces récits, se voit peu à peu disputer le terrain par la langue nationale. La science, qui était d'abord purement monastique, va bientôt se séculariser, et un courant nouveau entraînera les esprits, dont profitera l'idiome vulgaire.
Le Chant de saint Annon^^ au douzième siècle, nous offre un spécimen intéressant de ce mélange de la légende avec l'histoire. Saint Annon avait été archevêque de Cologne au
1 Ce chant fat découvert à Breslau , par Opitz , au dix-septième siècle.