‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 36 sur 205 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

onzième siècle «t avait rempli un rôle important dans les affaires de son temps. Son biographe prend les choses de haut et commence son récit par la création du monde; il passe en revue les différents empires de l'antiquité, s'arrête assez longuement sur l'empire romain et arrive enfin à la fondation de Cologne, à sa conversion et aux trentetrois évèques qui ont précédé saint Annon. La vie du saint • et ses veitus sublimes sont racontées avec une simplicité noble et grave qui n'exclut pas l'enthousiasme; un souille lyrique anime tout le récit, et l'enseignement chrétien qui en ressort est des plus élevés.

c Souvent on nous redit les enseignements du passé, luttes des guerriers, prises des forteresses, alliances saintes qui se sont brisées, rois puissants tombés du pouvoir. Il est temps que nous pensions au terme de notre propre vie. Le Christ, notre bon Sauveur, nous avertit par tant de miracles ! Il vient de le faire à Siegeberg par un homme vénérable, le saint évèque Annon, révélateur de sa volonté divine. Veillons donc sur nous-mêmes jusqu'au moment > où, de cette vie d'exil , nous passerons à la vie qui dure éternellement.

« Au commencement du monde, quand sa parole fit jaillir la lumière, quand la main puissante du Créateur produisit tant d'œuvres merveilleuses, elle les divisa toutes en deux parts, le monde visible, le monde invisible. Filles de la sagesse divine qui disposait d'elles, ces deux parts réunies formèrent l'homme , ainsi que nous le dit l'Évangile. Selon l'expression des Grecs, l'homme est un troisième monde. Gloire immense, qu'Adam a négligée parce qu'il n'a pas veillé sur lui-même.

« Quand Lucifer se livra au mal, quand Adam viola les commandements divins, Dieu se courrouça d'autant plus

qu'il voyait régner Tordre dans toutes ses autres œuvres. La lune et le soleil versaient leur lumière avec joie; les astres, fidèles à leur cours, faisaient naître le froid et le chaud ; le feu montait vers les régions hautes ; la foudre et le vent couraient dans les cieux; les nuages portaient la pluie féconde; les eaux s'écoulaient sur les pentes; les fleurs brillaient dans les campagnes ; le feuillage ombrageait les bois; les animaux suivaient leur marche prescrite; le ramage des oiseaux, était doux à entendre; chaque créature marchait dans la loi du Seigneur. Les deux seules créatures qu'il avait créées les meilleures se détournèrent de lui dans leur folie, première source d'une foule de maux. »

Ce ton lyrique, d'une élévation soutenue, n'est-il pas remarquable pour l'époque? C'est bien le caractère de l'inspiration germanique, dans la gravité de son élan.

A la même époque paraissait la Chronique des empereurs, offrant, avec moins de poésie, le même mélange de la légende et de l'histoire. Les faits y sont entassés sans ordre, avec de singuliers anachronismes.

La Chronique rimée de la vïlk de Cologne, en dialecte du bas Rhin , est du treizième siècle et trace avec fidélité les événements contemporains, en même temps qu'elle reproduit les antiques légendes de la contrée.

De nombreuses chroniques latines se composaient alors dans les monastères, selon un usage généralement répandu. Un moine lettré était chargé de cette rédaction, qui se borne souvent à une nomenclature aride. L'intérêt en est donc médiocre, mais ce sont des sources précieuses de renseignements pour l'historien qui veut reconstruire le passé. Nous ne pouvons citer ici que celles dont le mérite est incontesté.

CHAPITEE TROISIÈME. 65

Les Gestes des pontifes de VEglise de Hambourg, par Adam de Brème , offrent des détails intéressants sur les efforts tentés par les missionnaires chrétiens pour la conversion de la Scandinavie. Nous y trouvons la description curieuse du temple d*Upsal, centre du culte païen, autour duquel s'accomplissaient des sacrifices humains. « Ce peuple pos-

< sède un temple fameux nommé Upsal, placé non loin de

< la ville de Sictone ou Birka. Dans ce temple, qui est par- « tout revêtu de lames d'or, le peuple révère les statues de « trois divinités : Thor, le plus puissant, a son siège au «milieu; à droite et à gauche sont placés Wodan et « Prigga. Tous les neuf ans, une fête y réunit toutes les «tribus de la Suède, et personne n*a le droit de s'en « abstenir. » Cette chronique se termine en 1075.

Hais le chroniqueur latin le plus remarquable du onzième siècle est sans contredit un moine de Hersfeld, connu sous le nom de Lambert d'Aschaffenbourg. C'était un vrai savant, supérieur à son temps par la science aussi bien que par l'esprit d'observation. L'antiquité lui était familière; il cite fréquemment Tite-Live, Cicéron et Tacite, aussi bien qu'Horace et Térende, et ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'a aucune prétention pédante. Selon l'usage assez fréquent à cette époque, il fait remonter son histoire i la création du monde, et il la conduit jusqu'à son temps. Sa narration est intéressante, rapide et bien conduite; il décrit avec talent, choisit les détails avec tact et dessine liabilement les portraits ; rien ne trahit chez lui l'embarras et l'ignorance de son siècle. La querelle des empereurs et des papes, le règne de Henri H sont tracés avec une rare fermeté et une impartialité qui l'honorent. Partisan de Grégoire VU, il rend à chacun la justice qui lui est due.

Le moyen âge n'avait pas les vues aussi courtes qu'on I. 5

Cti LITTÉRATURE ALLEMANDE.

pourrait le supposer. La tendance à généraliser était fréquente; les nombreuses tentatives d'histoire universelle sont là pour le prouver; elles sont souvent avortées et impuissantes, faute de matériaux suffisants et de communications; mais la pensée chrétienne, en élevant les es* prils, leur donnait des vues d*unité qui n'étaient pas sans grandeur; la philosophie de l'histoire était née de la philosophie du christianisme : témoin la Cité de Dieu de saint Augustin, que chercha à compléter son disciple Paul Orose, tous deux prédécesseurs dans cette voie de l'immortel Bossuet.

La même pensée animait, au douzième siècle, le célèbre Otton,^bbé de Morimond, puis évoque de Preisingen. Neveu de l'empereur Henri V, frère de Conrad III et oncle de Frédéric P' Barberousse, il était bien posé pour écrire l'histoire de son temps, et sa Chronique, en huit livres, est du plus haut intérêt. Mais, prenant saint Augustin pour guide, ainsi que Paul Orose, il entreprend une histoire universelle pour montrer la main de Dieu dans tous les événements humains, et la Cité de Dieu en regard de la Cité des hommes. Les trois derniers livres, qui traitent spécialement de l'histoire de l'Allemagne, et la conduisent jusqu'aux jours de l'auteur, ont surtout une grande importance. Dans le huitième livre, ses vues s'étendent sur l'histoire de l'avenir, sur la fin des temps et le règne de : TAntechrist, précurseur du jugement dernier. C'est la cité des hommes ayant son complément dans la cité de Dieu ; car, au point de vue chrétien, la vie humaine n'est qu'une préparation à la vie future, le grand combat qui prépare ^la récompense ou le châtiment.

Les Gestes de Frédéric Barberousse^ en deux livres > complètent l'intéressante chronique d'Otton de Preisingen. Il

CHAPITRB TROISIÈME. 67

juge, avec le calme de la conscience chrétienne, les hommes et les choses de son temps ; en présence des dissensions qui déchiraient le sacerdoce et l'empire, appartenant à Fan comme à l'autre, il n'a que des paroles de paix et prêche une réconciliation basée sur la reconnaissance équitable des droits réciproques. Son idéal, c'était l'union indépendante du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , s'appuyantl'un sur l'autre pour le triomphe de la justice et de ' la foi chrétienne; en un mot, la cité des hommes servant à établir, à glorifier la cité de Dieu. Les passions humaines devaient faire évanouir cette belle utopie.

Le génie subtil, rêveur et inquiet de l'Allemagne, ne pouvait rester étranger aux études philosophiques dont s'occupaient alors les grandes écoles de l'Europe , surtout TUniversité de Paris, et celles, plus anciennes eûcore, de Pavie et de Bologne. La scolastique était la base des études, et par ce mot , il faut comprendre l'étude de la philosophie jointe à celle de la théologie, car alors, dans le principe, ces deux sciences n'en faisaient qu'une : la philosophie servait à la démonstration des vérités religieuses ; elle ne cherchait point à supplanter la foi ni à prendre sa place , elle se soumettait à elle (ancilla theologiœ), parce qu'elle reconnaissait à l'Église le droit absolu d'enseigner toute vérité.

Mais à -mesure que les esprits s'aiguisaient dans les disputes de l'École, usant et abusant du syllogisme d'Aristote, ils afTectèrent une certaine indépendance, et la raison tendit à s'émanciper de la foi, en cherchant l'origine et la va-* leur des idées, les fondements de la connaissance, et les relations de l'homme avec le monde extérieur. C'était l'avènement de la logique et de la métaphysique.

Deux systèmes se trouvèrent en présence, celui des réalistes j qui prétendaient que les idées générales, les genres, les espèces, avaient, eh dehors des objets, une réalilé substantielle; et celui des nominalistes , qui ne voyaient, dans les universaux, que de pures conceptions de l'esprit. Ces deux doctrines, poussées à rextrôme, aboutissaient, la première au panthéisme, et la seconde, *au scepticisme et au sensualisme;

Depuis un siècle, les écoles retentissaient de ces disputes interminables. Bérenger, le père du nominalisme, eut pour adversaire saint Anselme de Cantorbéry, qui exposa la doctrine contraire. Au fond, la question était grave, car toute la-religion était en jeu. Les vérités de la raison sont-elles distinctes de celles de la foi; et, si elles sont distinctes, la foi est-elle supérieure à la raison ? Plusieurs grands esprits se perdirent dans Tétude et les déductions de ces questions brûlantes; Abélard faillit y perdre la foi : l'Église intervint, et frappa d'anathèmes les téméraires qui voulaient lui ravir le domaine des âmes ; mais il n'en résulta pas moins, en définitive, une scission entre les deux tendances, l'ordre de la raison et l'ordre de la foi ; ce fut la Réforme qui compléta cette séparation, en donnant tous les droits à la raison humaine, au détriment de l'autorité de l'Église. De nos jours, on en est au môme point, car il n'y a pas de milieu efitre ces deux termes : ou l'on est catholique, en admettant l'Église avec tous ses droits et toutes ses décisions; ou l'on est rationaliste, protestant, ce qui est tout un, en soumettant sa croyance, ou son scepticisme, à la loi finale de sa propre raison. Or, dans ce dernier cas. Dieu lui-même est placé au-dessous de l'homme, puisque l'homme est devenu l'arbitre suprême, infaillible, de toute vérité.

Mais au moyen âge, le grand courant de l^foi religieuse

Page 1