CHAPITRE QUATRIÈME
Ce dernier est le plus célèbre des mattres chanteurs, et semble résumer toute la gloire de cette période poétique. Il en marque Tapogée; après lui elle tombe en décadence. Hans Sachs (1494-1576), de Nuremberg, passa sa jeunesse à voyager dans différentes villes d'Allemagne, et fut initié de bonne heure aux écoles de chant, dont il devint maître à son tour. Son esprit était assez cultivé, et grâce à une imagination vive, facile, abondante, il composa une multitude de poésies, dont le nombre n'est pas moindre de six mille, formant trente-cinq volumes manuscrits. On y trouve des tragédies, des comédies, des farces, des poèmes, des contes, des chants de guerre et d'amour, et plus de quatre mille chansons. Sa réputation fut grande, elle dure encore au delà du Rhin. C'était un talent prime-sautier, doué de verve, de bon sens et de bonne humeur, mais sans élévation. L'abondance n'est pas toujours une preuve d'inspiration, et quoique Goethe lui ait emprunté quelquesuns de ses sujets, nous n'y trouvons ni la pureté de la forme, ni la force de conception, ni l'originalité qui constituent le génie. C'est un rîmeur uniforme, un peintre vrai des sentiments populaires, mais le goût et la mesure lui font défaut. Il s'était attaché à la Réforme, et célébra Luther dans une pièce qui a pour titre : le Rossignol de U/ittemberg; les contemporains pouvaient y trouver un intérêt qui correspondait aux passions du moment, mais elle nous semble bien monotone aujourd'hui.
La représentation des mystères , née spontanément des cérémonies du culte catholique, n'est pas particulière à l'Allemagne ; elle existe chez presque tous les peuples de l'Europe au moyen âge. Les fêtes de l'Église étaient naturellement des jours de repos et de réjouissances ; la piété ,
naïve et simple, trouva dans les récits de l'Évangile et de l'Ancien Testament des éléments de dialogue et d'action dramatique qui servaient à l'édification des fidèles : on figurait l'entrée triomphante à Jérusalem ; l'âne y jouait son rôle, et l'élément comique côtoyait la majesté sérieuse de la scène. Noël amenait la crèche, les bergers, les mages, et l'enfant nouveau-né qui venait au monde pour partager les souffrances du pauvre. Mais c'était surtout la Passion qui excitait l'émotion et les larmes : c'était le drame par excellence ; aucun intérêt ne pouvait dépasser celui d'un Dieu mis en croix , avec toutes les péripéties que présente le récit évangélique ; c'était bien mieux qu'une action inventée, qu'un récit héroïque ou fabuleux : tout était vrai, réel, saisissant; c'était le merveilleux devenu palpable; la puissance divine passant dans l'humanité souffrante, et le salut du monde mis en jeu : quoi de plus propre à exciter la terreur profonde , la pitié incommensurable î Quelle émotion pouvait égaler celle d'un tel spectacle?
Aussi l'Église se prêta, dans l'origine, à ces démonstrations dont profitait la piété du peuple : elles se passaient dans rintérieur des basiliques ; c'était comme une annexe du culte ; les prêtres et les moines y jouaient leur rôle , jusqu'au moment où le mystère passa du sanctuaire sur la place publique.
Nous trouvons, dès le neuvième siècle, des essais de drame religieux; mais les manuscrits des plus anciens mystères ne remontent pas au delà du treizième siècle : à cette époque , la langue allemande commence à remplacer la langue latine. Ainsi, c'est en langue allemande du treizième siècle qu'est écrit le Mystère de la Passion que possède la bibliothèque d'Aarau : tout y est grave, édifiant et simple, comme le récit évangélique qui l'a inspiré, tandis