CHAPITRE QUATRIÈIIE
Parmi les fabulistes du temps , il faut citer un dominicain, Ulrich Boner, de Berne; son travail a pour titre : la Pierre précieuse , et ses fables ont généralement une portée religieuse et morale , comme il convenait à son état. On y trouve des sujets traités depuis par La Fontaine , tels que le Meunier, son Fils et CAne, le Loup et le Chien, le Rat de vilk et le Rat des champs, la Povde aux aufs Sor, ou plutôt \0k aux œufs d'or, car c'est l'oiseau de basse-cour classique et populaire en Allemagne : point de Noél sans une oie grasse, depuis le Rhin jusqu'en Poméranie.
La Réforme fut Tavorable à la fable : Luther mettait Ësope au-dessus de tous les écrivains , et en fit quelques imitations. Hans Sachs en a composé un certain nombre , mais il les noie dans les détails, et leur fait perdre leur vrai caractère. La polémique religieuse fit invasion dans ce genre inoffensif : Erasmus Âlberus dirige les siennes contre les moines et le clergé, et en fait de la propagande satirique, aux dépens du goût et des règles. Burkard Waldis, moins violent et plus ingénieux, peut passer pour un des bons fabulistes du seizième siècle.
La gaieté n'est pas le monopole de la France; l'Allemagne a la sienne, un peu lourde, un peu lente à s'éveiller, mais fertile aussi en facéties drolatiques. Au bon vieux temps, elle a eu ses types et ses joyeuses histoires; le rire rabelaisien ne lui a pas fait défaut; nous lui devons le mot esfnègle, qui vient directement du nom ^ Eulenspiegel (miroir des hibous), le héros d'un de ses contes satiriques. Peut-être même que les mots calembourg, calembredaine, doivent leur origine à l'histoire du curé de Calemberg, bouffonnerie assez peu morale de ce temps.
Une autre histoire aussi joyeuse, et de douteuse moralité, est celle du curé Amis, satire dirigée contre le clergé.
Ce bon curé semble un disciple de Panurge. Il aimait à bien vivre, quoique sa prébende fût moins riche que «on esprit; l'un suppléait à l'autre pour faire venir Fcau au moulin. Son évèque, apprenant qu'il vit dans l'abondance et traite bien ses amis, lui fait une visite pour sonder ce mystère, et, au besoin, lui donner un remplaçant. L'évêque, qui a trouvé son maître, finit par demander :
— Quel est le point central du globe terrestre?
— C'est mon église, répond le curé Amis.
— Qu'apprenez-vous à vos ouailles? demande encore révêque.
— Tout ce que je peux ; mais ce sont des ânes.
— Et ces ânes, vous les instruisez?
— De mon mieux.
— Servante, faites venir un âne, et voyons ce que le curé pourra lui apprendre.
— Il faut vingt ans pour l'éducation d'un homme ; j'en demande trente pour l'éducation d'un âne.
— Dans huit jours, je reviendrai savoir quels progrès aura faits cette éducation importante, et, si l'âne est resté un âne , un plus habile aura la cure.
Notre curé prend un gros livre , intercale des chardons entre les pages, et place le volume fermé devant l'âne qu'il veut instruire. L'instinct de l'animal s'éveille ; il ne tarde pas à ouvrir l'énorme volume, dont ses narines séduites retournent bientôt les feuillets. Ces exercices se répètent pendant les huit jours qui précèdent la visite de l'évêque ; il arrive et ordonne que l'âne soit amené. L'animal reconnaît son volume et son déjeuner ordinaire; il tourne, avec une gravité solennelle, chacun des feuillets, encore empreints •d'une saveur gastronomique, et, au bout du volume, ne