CHAPITRE QUATRIÈME
trouvant rien, il relève la tète, et se met à braifc de désespoir.
« C'est sa manière , dit le curé , de prononcer la voyelle « A; il n'en est encore qu'à cette lettre de l'alphabet , et «vous voyez qu'il la prononce à l'allemande, avec un «accent circonflexe ^ »
L'évéque est battu et renonce à la lutte contre le curé Amis; il en eut la fièvre et mourut, dit-on, delà douleur que lui causait sa déconvenue.
Gela n'est que le début de l'histoire ; les aventures du curé Amis sont nombreuses et peu édifiantes. Cette satire est une de ces œuvres de polémique religieuse dont l'Allemagne est pleine au début de la Réforme. On y voit comme le résumé de toutes les attaques dirigées contre les indulgences, les reliques, la puissance et les mœurs du clergé catholique. Rien ne secondait mieux Luther que ces satires où les abus étaient confondus avec le principe lui-même.
Ces facéties ont fait le tour du monde, et le ridicule qu'elles ont versé sur les choses saintes a contribué, au moins autant que la controverse, à affaiblir partout le sentiment religieux : le rire est ennemi du respect.
Aucun ouvrage, dans ce genre, ne fut plus populaire, plus répandu que l'histoire de TUl EtUenspiegel (PespUgU); ce sont les aventures d'un malin paysan, qui fait partout des dupes, comme le renard, et joue des tours pendables. Le livre allait se grossissant d'une édition à l'autre, et quand éclata la Réforme, il servit de véhicule aux attaques et aux injures que se renvoyaient les partis religieux; il y eut des versions protestantes et des versions catholiques.
> PmiARÈTB CHÂ6LE8 , Études SUT V Allemagne ancienne et moderne , p. 64.
Le héros n'en est pas moins un escroc de bas étage, sorte de Robert Macaire, dont le mot français, espiègle, offre un type fort adouci.
La fin du quinzième siècle vit éclore une œuvre satirique d^une valeur plus grande, c'est le Vaisseau des fous, par Sébastien Brandt, savant jurisconsulte de Strasbourg. C'est une allégorie habilement combinée , destinée à mettre à nu les vices et les abus du temps; le but en est sérieux et chrétien, et l'auteur, en demandant une réforme morale , n'entendait point changer le fond de la doctrine ; l'audace de Luther lui inspirait plus d'eCTroi que de sympathie.
Le vaisseau sur lequel Brandt a entassé les malheureux atteints de folie va partir pour le pays des fous, qui se nomme Narrégonie. Les fous sont nombreux dans ce monde : chacun a son cas particulier , chacun ses travers et ses vices; l'auteur les énumère, et les flagelle de son fouet satirique : ce sont les ambitieux, qui sacrifient tout à leur soif de grandeur ; les égoïstes , qui oublient toute loi d'humanité et de charité; les pasteurs indignes, qui ne voient dans l'Église que la prébende dont ils jouissent; les princes, dont les divisions écrasent les peuples et affaiblissent l'Empire; les juges à la conscience vénale; les marchands qui fraudent les acheteurs; la jeunesse débauchée, paresseuse et dépensière; les campagnards corrompus aussi bien que les citadins; toute la société y passe; chaque folie humaine reçoit les étrivières, et en présence de ce tableau si rudement touché, si plein de réalités grossières, on se demande si ce bon vieux temps, si souvent regretté, valait mieux que le nôtre, et si la comparaison ne serait pas en notre faveur. Le moraliste plein de sens, le chrétien vertueux se montre surtout dans