CHAPITRE QUATRIÈME
les deux derniers chapitres , qui sont la conclusion de son œuvre; ce tableau de la folie n'a d'autre but que d'inspirer la sagesse, et de rappeler les mœurs à leur intégrité primitive. Un admirateur de Brandt, docteur de Kaiserberg, ne craignit point de faire en chaire des lectures de son œuvre et de le commenter publiquement.
Thomas Mumer, moine franciscain, né aussi à Stras* bourg, imita Sébastien Brandt dans deux ouvrages satiriques, la Corporation des drôles et la Conjuration des fous; son style est facile et animé, mais il manque de goût et tombe souvent dans la trivialité; au lieu de peindre, il injurie, et le clergé, la noblesse, en butte à ses traits hardis, lui surent mauvais gré de tant d'audace. La Réforme venue, on pensa que l'audacieux pamphlétaire s'enrôlerait dans ses rangs comme conséquence de ses attaques; mais sa foi sincère et ferme résista à toutes les invitations qui lui furent faites ; il distinguait le dogme et la discipline des abus que l'on pouvait en faire; sa satire était désintéressée, et il se trouva placé entre deux partis ennemis, qui le rejetaient également, l'un à cause de ses attaques, Tautre à cause de sa résistance à l'apostasie. Sa vie en fut empoisonnée, mais il demeura inébranlable et tourna contre Luther sa plume satirique, dans un pamphlet qui a pour titre : le Grand Fou luthérien conjuré par le docteur Mumer; le réformateur y est représenté comme donnant naissance à une multitude de fous, grands et petits, dont les uns enfantent d'absurdes systèmes, tandis que d'autres en profitent pour satisfaire leurs convoitises. C'était frapper juste , mais les passions du moment étaient peu sensibles à la logique : le torrent suivait son cours; pamphlets et satires tombaient vite dans l'oubli.
Le satirique le plus remarquable de la Réforme, le Rabe-
lais de TAllemagne est Jean Fischart, à la fois poète, prosateur et savant. Plusieurs de ses ouvrages sont des diatribes passionnées contre les moines, les jésuites, les ordres mendiants '.œuvres de circonstance, d'un mérite secondaire. Il reprit aussi le conte d'Eulenspiegel, et lui donna une saveur nouvelle, sous une forme plus artistique, mais toujours empreinte de grossièreté; sous ce rapport, il sacriiSe au goût du siècle , que le gros sel ne faisait pas reculer; il le prouva mieux encore dans la Chasse aux puces, bouffonnerie grotesque que notre goût refuserait de digérer. Passons sur divers ouvrages secondaires pour dire un mot de son Gargantua, imitation libre de l'œuvre de Rabelais. Certains critiques allemands , aussi fiers que pointilleux, n'hésitent pas à déclarer que la copie surpasse le modèle : le fait est qu'il y a mis du sien, et tranché du moraliste là où l'auteur français n'a voulu mettre qu'une peinture comique et amusante des vices et des caractères. Mais cela ne prouve rien en sa faveur, car un auteur comique , un conteur n'est pas obligé de s'ériger en professeur de morale; il prêche par l'exemple, par l'action, et, en évitant la froideur de l'instruction directe, il épargne l'ennui et atteint plus sûrement son but. Pourtant il ne faut pas croire que tous ces satiriques qui veulent enseigner le public en mettant sous ses yeux des tableaux révoltants, parfois ignobles, puissent recevoir notre approbation; ils salissent l'imagination et ne réforment rien. Boileau l'avait compris quand il dit, à propos de la satire :
Je hais un effronté qui prêche la pudeur.
La Bruyère aurait dit de tous ces bouffons allemands, ce qu'il a dit de Rabelais , leur maître à tous : C'est le charme de la canaille.