CHAPITRE CINQUIÈME
pilla les églises, les monastères, les biens des seigneurs , massacra sans pitié et essaya d'établir un communisme absolu. Munzer était leur chef. Luther désavoua ces enfants perdus de son œuvre, exhorta les seigneurs à les exterminer, ce qui eut lieu à la bataille de Mulhatlsen. On ne prêche pas impunément Tindépendancc aux peuples.
Luther n'entra point dans la voie de la réforme avec des idées arrêtées, des principes définis. Après sa première attaque contre les indulgences et certains abus, on le voit indécis, parfois inquiet. Il s'anime ensuite dans la lutte, et s'enivre de son succès ; la fougue de son tempérament l'emporte, peut-être au delà du but qu'il voulait .atteindre. En voyant s'écrouler si facilement l'antique croyance, il se laissa entraîner au courant et le suivit pour s'en rendre maître, car il tenait à ne pas lâcher la domination acquise.
Si nous voulons nous rendre bien compte de ce mouvement irrésistible, il faut le rechercher moins dans l'homme lui-même que dans le caractère germanique , si naturellement porté à l'indépendance, aussi bien que dans les tendances politiques et sociales de la nation. Un critique sérieux et distingué a fort bien défini cette situation, en lui donnant son vrai caractère :
« En politique, l'Allemagne, par une singulière contra- « diction, avait passé tous les siècles du moyen âge à pour- «c suivre en théorie la réalisation d'une idée romaine et à « lutter contre elle dans la vie de chaque jour. Fils de ces < barbares qui, tout en renversant l'empire romain, avaient « été éblouis de sa majesté et séduits par son prestige, les « empereurs germains avaient consacré tous leurs efforts à « le relever à leur profit. La nation s'était associée à leur « politique en ce qui concernait l'extension de la puisai sance impériale au dehors, et notamment sur l'Italie,
c mais elle avait protesté de toutes ses forces contre toute c tentative de ses souverains pour établir dans leur propre « patrie l'unité et la centralisation qui dérivaient logiquec ment de cette idée du pouvoir impérial. Celte répulsion « avait amené les guerres civiles, les alliances des seic gneurs avec les papes contre les empereurs, et le désorc dre de tout l'État. On était à la fin de ce grand duel du « sacerdoce et de l'Empire, avec ce sentiment de fatigue et « dé malaise qui résulte d'une politique indécise et d'une a situation fausse. On accusait vaguement de tous les maux « de l'Allemagne ces deux puissances qui n'avaient pas su « s'accorder. Le nom de Rome était profondément impo- « pulaire. Luther apparaît en ce moment, et en rompant « tous les rapports avec l'Italie, en tournant les esprits <c contre la papauté , les délivre en quelque sorte de cette a contradiction. C'en est fait de la vieille idée de l'empire a romain , de l'antique chimère de l'union du pape et de « Tempereur, chargés ensemble de défendre la chrétienté, tf et d'assurer le repos du monde. Il ne reste en face des u princes et des peuples qu'un seul pouvoir, l'empereur, a vis-à-vis duquel on maintient le droit d'organiser à sou « gré la religion dans l'intérieur de chaque domaine féo- « dal, ou dans les murs de chaque ville libre. Le chaos «c inextricable de la politique allemande >put paraître, au « moins en théorie, un instant simplifié. Dans le monde « politique, comme dans le monde intellectuel et reli- « gieux, Luther arrivait à l'heure favorable. La rupture de c toutes les entraves de l'antique organisation sociale était « le vœu secret de la plupart des âmes. Luther y corres- < pondait en brisant tous les liens ^ » Un fait bien remarquable, c'est que la Réforme est née
> Heinrich , Histoire de la littérature allemande, tome I , p^ 433.