‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 53 sur 205 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

et a pris tout son essor au cœur même de cette yieille Germanie , de cette Saxe indomptable qui avait si longtemps résisté à Tinfluence du Midi, qui avait lutté si virilement contre Gharlemagne, au nom de son indépendance. Toute l'Allemagne du Nord, y compris la Scandinavie, secoua le joug de l'Église et se jeta avec ardeur dans la croyance nouvelle. Les Saxons d'Angleterre la suivirent aussi, quoique sous une forme et une inspiration un peu différentes, tandis que les populations de l'Allemagne du Sud , TAutriche, les Slaves, les Italiens, les Français, les Espagnols se rattachèrent, en général, au dogme catholique, ou n'en sortirent que partiellement.

Le protestantisme dérive donc évidemment d'un instinct germanique : là est sa racine, là est sa sève. Les gouverneraents l'ont compris et s'y sont attachés comme à un moyen d'autorité qui ne leur a pas fait défaut, et au moment où nous écrivons, en présence de l'hégémonie prussienne qui vient de s'étendre en Allemagne, aux dépens de l'Autriche et de la France, tous les efforts du nouvel empire sont tournés contre l'Église catholique , pour faire du protestantisme un instrument de domination. Si cette tendance s'accuse et se prolonge, comme il y a lieu de le craindre, c'est une nouvelle lutte qui se prépare entre Rome et l'Empire, lutte de la force contre l'esprit, car le pape, réduit aux armes spirituelles et abandonné de tous les royaumes catholiques, devenus indifférents ou impuissants, ne peut opposer que le glaive de la parole et la fermeté de son âme aux moyens d'action d'un formidable pouvoir. Chose singulière, et bien digne d'être méditée : voici l'Allemagne, devenue protestante au nom de la liberté de pensée et de l'interprétation personnelle , qui interdit aux catholiques la liberté de la foi , et prétend leur impo-

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ser son interprétation du dogme dont elle a rejeté le joug. C'est le rôle de Julien l'Apostat renouvelé pour notre siècle. Jamais on ne vit contradiction plus flagrante, aberration plus complète.

Voyons maintenant ce que Luther a rejeté , et ce qu'il a laissé debout dans la religion chrétienne. Il voulait, disaitil, purifier l'Église, retrancher la superstition, et il en vint peu à peu à supprimer toute forme extérieure du culte, sacerdoce, observances, sacrements, cérémonies; il ne laissa subsister que le baptême et la cène , et encore on se demande pourquoi : la table rase eût été plus logique. Ce qu'il conserva, le seul point nécessaire, selon lui, c'était la foi au Christ, la foi qui opère la justification par les mérites du Sauveur, mais, ce qui est plus fort, la foi sans les œuvres de l'homme ; la foi qui peut tout et qui sauve l'homme * en quelque sorte malgré lui. En effet, si les œuvres ne sont rien et si la rédemption seule opère la justification , peu importe que l'homme soit bon ou mauvais; il n'est plus qu'un instrument de la miséricorde divine. Il vaut même mieux qu'il pèche, puisque Dieu en sera glorifié davantage. Luther ne recula pas devant cette conséquence extrême, illogique, monstrueuse. Il écrivait à Mélanchthon : w Oui, pèche fortement; mais aie encore plus forte « confiance et réjouis- toi en Christ, qui est le vainqueur « du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher tant ce que nous sommes ici... p

Comme résultat nécessaire de cette doctrine, Luther admet la prédestination; car si la grâce divine de la rédemption ne s'applique pas indistinctement à tous les hommes, c'est Dieu qui damne ces pécheurs abandonnés. Par ce fait, l'homme n'est plus libre, ni responsable de ses actes : donc, plus de mérite ni de démérite, et la

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