CHAPITRE CINQUIÈME
La division religieuse produite en Allemagne par la Réforme est surtout sensible en littérature parmi les théologiens et les érudits. Nous comptons alors seize universités plus ou moins célèbres, et les querelles d'écoles se compliquent de dissidences religieuses. Uesprit du moyen âge n'y est pas éteint; les nominalistes et les réalistes continuent leurs disputes. La Renaissance avait remis le latin en honneur, et les savants s'évertuaient à parler la langue de Gicéron, professant un mépris souverain pour l'idiome national. On imitait, on traduisait les anciens avec passion : heureux l'écrivain qui pouvait arriver à obtenir la couronne poétique, dont l'usage s'était établi en Âllema^'ue,
l'imitation du couronnement de Pétrarque au Capitole !
Mais les beaux esprits de la nouvelle école avaient contre eux les théologiens, qui voyaient d'un mauvais œil toute cette science païenne : elle leur paraissait un danger pour la religion. Une sorte d'anathème pesait sur les huma-^ nistes^ comme on les appelait alors, et plusieurs d'entre eux, victimes de leur zèle pour l'antiquité, furent chassés des universités ou dominaient leurs adversaires. C'était sans doute un zèle faux et exagéré, mais la tolérance n'était pas dans l'esprit du temps.
Nous avons dit que la langue hébraïque était enveloppée dans les mêmes censures. Le célèbre Reuchlin (1455-1522) de Pforzheim, très-versé dans le grec et l'hébreu, fut vivement attaqué par les théologiens dans un pamphlet intitulé le Miroir de la main. Il y répondit par le Miroir des yeux, qu'il adressa à l'empereur Maximilien, car cette querelle fut portée jusqu'au tribunal impérial et même jusqu'au pape : Reuchlin était accusé d'hérésie. Rome était plus tolérante pour les humanistes que les facultés allemandes ; elle temporisa d'autant plus que la cour jçt la
plupart des érudits avaient pris fait et cause pour Reuchlin.
Au milieu de ce conflit parurent dans le public des lettres anonymes ayant pour titre Epistolœ obscurorutn virarum, qui plaidaient la cause de Reuchlin et celle de la science nouvelle, sous le voile piquant d'une ironie finement calculée. Ces lettres, tout en ayant Tair de faire le procès aux humanistes, dont la science dangereuse, disent-elles, envahit de plus en plus les écoles, n'étaient au fond qu'une apologie indirecte, très-adroite, de Reuchlin et de ses partisans ; certains lecteurs intéressés et aveuglés y furent pris, et la préconisèrent comme favorable à leur cause ; mais le public ne fut pas dupe du stratagème, et les Lettres eurent un succès analogue à celui des Prcmnciales de Pascal; elles se répandirent partout, et d'autant plus peut-être qu'elles furent condamnées. On en découvrit bientôt les auteurs : c'étaient un savant nommé Grotus Rubianus, et un gentilhomme d'humeur aventureuse, qui avait parcouru plusieurs universités, Ulrich de Hutten. L'érudition triomphait; la Réforme s'appuya de son concours, et le cliamp de bataille se trouva déplacé parles éléments nouveaux que Luther apporta dans la lutte.
Ulrich de Hutten était un échappé de l'école des moines ; il avait commencé ses études à l'abbaye de Fulda; mais un besoin de voyages et d'indépendance le lança dans le monde ; sa vie est une série de courses à travers les universités, dont il se moque, et de pamphlets où se déploie sa verve railleuse. En Italie, il ne trouva que matière à critique et, avant Luther, il s'éleva contre les indulgences. Malgré son audace et son concours aux Lettres des hommes obscurs, il devint poôte lauréat à Augsbourg et fut attaché à l'archevêque de Mayence. Assez dédaigneux d'abord pour