CHAPITRE CINQUIÈME
la Réforme, il s'y jeta bientôt avec une ardeur aussi vive que Luther, et fit au catholicisme une guerre de pamphlets dont la violence n'est surpassée que par la grossièreté. Cet homme qui attaquait les abus du clergé était loin d'être un modèle de bonnes mœurs , et son langage n'est que trop conforme aux habitudes de sa vie. Bientôt il encouragea les violences de Luther, et se fit son apologiste en vers comme en prose. La langue latine n'ayant point un retentissement assez populaire, il se mit à écrire ses pamphlets en langue vulgaire; l'un d'eux, la Plainte et exciUUion contre les papes, est une sorte de Marseillaise j une marche de combat. De là à la révolte, il n'y avait pas loin : Hutten, par de nouveaux pamphlets, se fit le compUce de Seckingen, qui avait pris les armes contre l'archevêque de Trêves, et il mourut pendant cette guerre civile qu'il avait excitée.
Le plus illustre des érudits à cette époque , le véritable promoteur delà renaissance des lettres latines, est Érasme, de Rotterdam (1467-1536). Quoique né dans les Pays-Bas, ii appartient à l'Allemagne par l'influence qu'il eut dans cette contrée; cependant, comme il n'a écrit qu'en latin, et qu'il a passé sa vie tantôt en Allemagne, tantôt en Italie, en France, en Angleterre, on peut dire que sa véritable patrie est la république des lettres. Sa seule passion était la science; d'abord moine de l'ordre des augustins, puis prêtre séculier à Utrecht , il ne paraît pas avoir pris bien au sérieux sa vocation ecclésiastique , et plusieurs de ses écrits ne sont rien moins qu'orthodoxes. Avant Luther, il atait, après un voyage à Rome, attaqué la cour pontificale par des plaisanteries assez inconvenantes dans son Éloge de la folie. Cet épicurien lettré, dont la santé était délicate, et qui ne cherchait que le repos , ne sut jamais arranger
son existence ni lui donner de la fixité. Dépourvu de fortune, il écrivait pour vivre, donnait des leçons, se faisait précepteur et mendiait parfois la faveur des grands. Nommé professeur de théologie et de grec à Cambridge, il renonça à celte position , qu'il trouvait trop peu lucrative. François I" essaya en vain de le retenir à Paris, il refusa ses offres. Le séjour de Bâie lui plaisait particulièrement ; il y résida assez longtemps auprès de son éditeur et ami Proben.
Ce qui manquait à Érasme, c'était le caractère, la décision, sinon la foi. Avec son grand talent et son immense réputation, il aurait pu prendre une position importante et jouer un des premiers rôles au milieu de ce conflit d'opinions philosophiques et religieuses qui agitait son siècle ; mais il n'avait ni volonté ni énei^ie : la violence lui répugnait; il se contentait de légères attaques de droite et de gauche, sans aller droit au but ; au moment du danger, il se dérobait; comme Fontenelle, avec lequel il a plus d'une ressemblance, il avait peur d'avoir raison. Il perdit ainsi son autorité et son prestige ; il fit le jeu des ennemis de l'Église^ faute d'avoir su se poser parmi ses défenseurs. Luther, croyant qu'il lui serait facile de gagner à son parti un écrivain qui avait fait une censure amère du clergé et de Rome, commença par le combler d'éloges. Érasme répondit par des conseils généraux * et des réticences; cela ne l'engageait à rien; il voulait rester neutre , mais il ne satisfit ni Luther ni les catholiques. Le premier le dédaigna, les autres ne lui surent aucun gré de sa modération; on le tint pour suspect, et il n'y gagna pas même
' » On gagne plus, lui écrivait-il, par la modération que par la passion. »