CHAPITRE CINQUIÈME
le repos auquel il avait tout sacrifié. Luther le railla amèrement de cette espèce d'égolsme qui l'empêchait de prendre un parti : < Je certifierai partout, écrit-il, qu'É- « rasme n'est nullement luthérien : il est érasmien. C'est « un spéculateur qui parle avec tant d'incertitude, en « termes si ambigus, et quelquefois d'une manière si < étrange sur les points capitaux de la religion, qu'on ne u saurait deviner ce qu'il en pense. »
Nous inclinons à croire qu'Érasme était un catholique tiède, mais pourtant convaincu. Quand il écrivit contre Luther son traité du Libre arbitre, ce fut mollement et sans aller au fond de la matière; il voulait ménager un redoutable adversaire et surtout éviter le bruit, le scandale. Il écrivait à Mélanchthon : « Je ne veux point juger des motifs « de Luther, ni vous obliger à changer de sentiment, mais « j*aurais souhaité qu'ayant un esprit si propre aux lettres, « vous eussiez pris le parti de vous y appliquer unique- « ment, sans nous mêler à ces querelles de religion. » La lutte lui était donc antipathique , et c'est pour ne point lutter qu'il évitait de se prononcer trop ouvertement. Pourtant il tenait à n'être pas compté parmi les novateurs, et il écrivit au pape Clément VII pour atténuer l'eflfet de plusieurs de ses écrits, disant qu'il se soumettrait toujours aux décisions de l'Ëglise. On assure même qu'avant sa mort, il désavoua publiquement les erreurs contenues dans ses livres et censurés par la faculté de Paris.
Ses principaux ouvrages sont : les Adages, les Colloques et Y Éloge de la folie.
Les Adages firent sa réputation. C'est un recueil de maximes empruntées aux auteurs anciens, hébreux, grecs et latins, et contenant pour ainsi dire toute la philosophie du monde antique, travail prodigieux d'érudition, rendu
attrayant par les commentaires ingénieux dont il les accompagne.
Érasme se trouve tout entier dans les Colloques, comme Montaigne dans ses Essais; il y cause librement de tout, sans trop de suite ni de parti pris ; sa rerve mordante y prend souvent le ton delà satire; il raconte, discute, plaisante, cite les anciens, ses maîtres, attaque ses adversaires, se rit des travers humains, donne des conseils, et fait l'éloge de la vie qu*il aime : une maison commode, aveiC promenoir et jardin, une table bien servie où l'on invite des amis spirituels et aimables qui savent entretenir le charme d'une conversation tour à tour grave et enjouée. On croirait entendre Horace sous les ombrages de Tibur, chantant : Hoc erat in votis.
V Éloge de la folie offre une satire plus vive, plus amère de la société, où les fous abondent et où les plus fous sont les plus heureux, car l'illusion est ce qui faire vivre ; sans la folie, l'amère réalité serait trop triste. Il part de là pour attaquer tous les travers humains, sans épargner les moines, le clergé et la cour de Rome. Cet ouvrage est celui qui lui attira le plus d'ennemis et le rapprocha le plus du camp de la Réforme : il lui donnait des gages sans vouloir y entrer. Les violences de Luthà: lui répugnaient : « Il est, di- « sait-il, insatiable d'injures et de violences : c'est comme <c Oreste furieux. » Luther n'oublia pas le mot piquant d'Érasme à propos de la violation de ses vœux de célibat : « La Réforme, avait-il dit, finit comme les comédies, par « un mariage universel. j> Le sectaire n'y tint plus et accabla de ses invectives l'adversaire dont il n'avait pu gagner le suffrage. Les dernières années d'Érasme en furent troublées; il quitta sa résidence de Bàle, où dominait le parti réformé, pour se retirer à Fribourg.