CHAPITRE SIXIÈME
Opilz, les écrivains voulurent innover, chercher une voie plus brillante; ils prirent leurs modèles en Italie, là où régnait le faux goût , l'esprit maniéré des Guarini et des Marini. La France avait elle-même payé un tribut d'admiration momentanée à ces coryphées de l'emphase, mais elle sut les quitter à temps pour retrouver sa voie naturelle avec les grands écrivains du siècle de Louis XTV : Molière et Boileau sauvèrent le goût un moment compromis. L'Allemagne fut moins heureuse : elle n'avait pas, comme la France, cette forte éducation classique qui lui permît d'opérer une fusion heureuse entre le goût antique et l'élément moderne; son esprit national y opposait une grande résistance, et ses écrivains, mal inspirés, la livrèrent au joug de l'imitation étrangère. Ce ne fut partout que recherche, jeux d'esprit, antithèses bizarres, phébus prétentieux.
Le chef de la nouvelle école, Hoffmann von Hoffmanswaldau, né à Breslau en 1618, avait reçu les encouragements d'Opitz; mais il resta bien au-dessous du maître et entraîna ses contemporains dans la fausse voie de l'imitation et du style ampoulé. Le fond lui fait défaut aussi bien que la forme; quand il imite les Héroîdes d'Ovide, c'est pour le défigurer ou lui emprunter ses images les plus licencieuses; mauvais goût, fadeur, prétention, voilà tout le poêle.
Son ami, Gaspard de Lohenstein, a trouvé le moyen d'exagérer encore ces défauts, tant dans le style que dans l'immoralité des tableaux : ses Odes, ses Héroîdes, ne supportent pas la lecture. Il paraît que les cours allemandes avaient pris goût à Ce genre dépravé, où elles croyaient trouver la grâce et le ton de la société française ; l'indécence passait pour du bel esprit, et l'on se croyait à la
mode en se montrant corrompu. Lohenstein, tout fier de son succès, se mit à écrire des tragédies non moins ampoulées que ses Héroïdes; il y accumule les catastrophes, les tirades déclamatoires, les coups de théâtre, et n'épargne pas le sang sur la scène : Cléopâtre, Épicharis, Agrippine, sont des pièces qui nous rappellent les efforts impuissants de Scudéry sur la scène française. Nous voyons encore Lohenstein côtoyer Scudéry dans le roman. Le goût de ces fades histoires s'était répandu en Allemagne; ces paladins défraîchis et surannés faisaient les délices des sociétés où l'on se piquait de galanterie et de belles manières. Lohenstein était là dans son élément, et il trouva le moyen d'habiller en héros sentimental, en Artamène, le représentant symbolique de la nationalité allemande, Arminîus. Son roman a pour titre : Histoire politique, amoureuse et héroïque du vaillant chef Arminius et de la très-illustre Thusnelda; on comprend tout de suite ce que peut être cette invention romanesque en trois mille pages à deux colonnes, commencée par Lohenstein, continuée par son frère et achevée par un de leurs amis, Christian Wagner. Toute appréciation est superflue.
Quelques auteurs, comme Weise et Neukirch, voulurent résistera cet entraînement de mauvais goût. Voyant que la poésie affichait une profonde indifférence pour la rime, il lui opposèrent la rime riche. Mais la forme n'est rien quand le fond fait défaut; la mode du style pompeux et affecté l'emporta ; la langue se corrompit en perdant de plus en plus son originalité; une imitation servîle enveloppa toutes les productions littéraires. C'était le moment où la suprématie française s'étendait sur toute l'Europe, aussi bien par les armes que par l'intelligence. L'Allemagne se fit française, malgré son antipathie naturelle pour notre caractère et