CHAPITRE SIXIÈME
notre influence. Les mœurs, les usages, Téducation, la langue, la littérature, tout subissait l'empreinte de la France : Versailles donnait le ton au monde civilisé.
Lancée dans cette voie fausse, la poésie, dépourvue de génie, ne fut plus à la fin qu'une affaire de mots et de forme ; après l'emphase, on. tomba dans la platitude. A défaut de verve poétique et d'éloquence, on eut une foule de poétiques et de rhétoriques, comme si les règles pouvaient suppléer à l'inspiration. Opitz avait donné l'impulsion à cette manie des règles étroites qui sont le triomphe de la médiocrité; après lui, le mal empira. Auguste Buchner fit un Guide du poêle, où il circonscrit les auteurs dans le genre descriptif et les choses du raisonnement. VBélkon allemand, de Zezen, suit des errements semblables. Le Lexicon poétique, de Treuer, va bien plus loin : il a pour but d'épargner aux écrivains la peine de penser et de composer, en leur fournissant un bagage tout préparé de phrases, d'idées et d'expressions poétiques. Il y met en ordre alphabétique tous les mots qui peuvent être employés en poésie; il accole aux substantifs les épithètes qui leur conviennent; il ajoute les passages des écrivains antérieurs qui peuvent servir de modèle, si bien qu'il suffisait de feuilleter ce Gradus ad Pamasmm et d'en tirer les matériaux pour se croire poëte. Enfin ce qui prouve à quel état de faiblesse et de discrédit se trouvait réduite la langue allemande, c'est que le célèbre Leibnitz, après avoir essayé de l'idiome national pour écrire ses ouvrages philosophiques, crut devoir employer tour à tour le latin et le français.
Nous n'avons pas cité tous les noms, plus ou moins oubliés, des écrivains de cette période de décadence, et pourtant les poëtes foisonnent, sinon le talent. Il serait long et fastidieux d'inventorier leurs œuvres, qui em-
brassent toute la gamme lyrique, religieuse ou profane, depuis rode jusqu'à l'idylle et la fable. On s'essaya peu dans l'épopée. Postel composa le Grand WUlihind et V Adroite Junon, Le Paradis perdu, de Milton, fut traduit ainsi que le TéUmaqne, de Fénelon.
Il y eut bien quelque tentative de réaction, au nom du bon sens, contre l'école de Vilhos et du pathos. A la suite de Weisse marcha Wernicke, qui salirisa assez agréablement les disciples de Lohenstein : il produisit quelque effet. Canitz fit mieux encore : il donna l'exemple d'un goûl plus pur et plus naturel; c'était un progrès. Brockcs, sénateur de Hambourg, traduisit VEsmi sur l'homme, de Pope, et les Saisons, de Thomson; c'étaient de bons modèles, capables de réveiller le sentiment poétique, s'il n'eût été trop engourdi. Enfin, Gunther (1695-1723); encore un Silésien, qui vécut pauvre et mourut trop jeune pour avoir pu donner teut ce qu'il promettait, déploya une certaine verve originale et forte, un souffle d'inspiration trop tôt éteint.
Dans le genre satirique, nous trouvons l'épigrammatisle Logau, homme de sens et d'expérience, dont les petites pièces ont un ton moral et élevé; le caractère religieux s'y reproduit assez souvent ; il lance aussi quelques bons traits sur la manie de ses compatriotes à imiter en tout les Français, à porter la livrée étrangère, à se faire les « singes de la France ».
Laurenberg, de Rostock, s'est élevé dans ses satires contre le mauvais goût de l'école de Silésie, toute vouée à l'imitation étrangère ; mais comme il écrivait dans le bas allemand de la Baltique, sorte de patois dédaigné en littérature, ses coups ne portèrent pas et son influence fut à peu près nulle.