CHAPITRE SIXIÈME
Nous avons vu, en parlant de Lohenstein, quelle direction avait prise le roman dans ce siècle : c'était le genre chevaleresque et langoureux, le grand roman d'aventures calqué sur celui de la France. L'ancien roman de Parcival semble avoir inspiré l'œuvre assez reniarquable de Grimmelshausen, intitulée SimplicUsimus. C'est un récit trèsaccidenté, qui retrace, sur un mode humoristique, les calamités de la guerre de Trente ans; le ton en est vrai et naturel, l'imagination féconde, et l'esprit d'observation y atteint une certaine profondeur.
Le Robinson Crusoé, traduit de l'anglais, eut une grande vogue en Allemagne; il s'en fit une foule d'imitations, que l'on appela les Rohinsonades, Chaque province voulut avoir le sien; il servait de thème à tous les narrateurs de voyages. On en compte plus de quarante versions dans l'espace de cinquante ans.
Si l'Allemagne, au dix-septième siècle, est dépourvue d'hommes de génie dans le domaine de l'imagination et de la poésie, elle a produit au moins, dans la science, un des plus grandsr esprits des temps modernes : c'est Guillaume Leibnitz (1646-1716), né à Leipzig, où son père était professeur de philosophie. Nous le trouvons à la tête du mouvement intellectuel dans toutes les branches de la science : philosophie, histoire, philologie, mathématiques, théologie, jurisprudence, sciences naturelles, il a tout embrassé, et partout il a laissé une trace lumineuse ; l'Europe fut pleine de sa renommée. Il créa un système à la suite de Descaries, il discuta avec Bossuet et rivalisa avec Newton ; sa science immense et variée nous fait penser à celle d'Aristote; de plus, par son caractère aimable et conciliant, il sut imposer à l'envie et faire taire les détrac-
leurs. Une seule chose lui manqua pour rAUemagne, ce fut d'écrire dans la langue nationale, dont il eût pu étendre la gloire et la puissance; mais il la trouva sans doute rebelle à l'usage scientifique; il préféra le latin, qui avait conservé sa suprématie européenne comme langue savante, et le français, dont l'usage général le mettait en rapport avec un plus grand nombre de lecteurs; peu d'étrangers ont manié noire idiome avec plus d'élégance et de facilité.
Ce fut une intelligence précoce : à quinze ans il avait terminé ses études classiques; à vingt, son esprit était orné, par d'immenses lectures, de connaissances déjà profondes en droit, en mathématiques et en philosophie. 11 connut à Nuremberg le baron de Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence, qui se l'attacha en qualité de secrétaire, et l'emmena à Paris où il séjourna cinq années. Ses fonctions et ses voyages n'interrompaient point ses travaux; il avait déjà publié une Nouvelle Méthode pour l'étude du droit, une Réforme du corps de droit, des Mémoires scientifiques adressés à l'Académie des sciences de Paris ; sa réputation devenait européenne. Il avait visité l'Angleterre et avait été nommé membre de la Société royale de Londres ; à son retour en Allemagne, le duc de Brunswick- Lunebourg le nomma conseiller d'État, et il entreprit V Histoire de la maison de Brunswick^ qui lui coûta de grandes recherches. Il fonda à Leipzig un recueil scientifique intitulé les Actes des érudits^ à l'imitation du Journal des savants, et en 1700, il se rendit à Berlin pour fonder l'Académie des sciences, dont il devint naturellement président. L'empereur Charles VI l'employa aux négociations du traité de Rastadt, et lui donna en récompense le titre de baron. Leibnilz se fixa alors à Hanovre, ap-