CHAPITRE SIXIÈME
matière, prouve sa bonne foi, sa tolérance, et un profond sentiment religieux.
Comme philosophe, Leibnitz s'attacha à la grande école cartésienne, qui avait remplacé la scolastique du moyen âge, et dominait alors dans l'enseignement; mais tout en admettant le fond de la doctrine de Descartes, il la modifia en plusieurs points, et employa toute la puissance de son intelligence à résoudre les problèmes les plus ardus, en s'écartant de toute opinion extrême. Son caractère, comme la modération de son esprit, le portait à une sorte d'éclectisme ; il savait distinguer le bon côté de chaque système, et y démêler la vérité au milieu de l'erreur. Mais malgré cette disposition optimiste, il combattait l'erreur avec énergie quand elle lui était démontrée; spiritualiste avec Descartes, il réfuta les tendances matérialistes de Locke, mais sans exclure l'expérience comme moyen de connaissance. Bayle, qui avait nié la Providence, trouva en lui un adversaire déclaré. Sa métaphysique n'est jamais séparée de la théodicée et de la morale, car il comprenait que toutes les vérités se tiennent et doivent concourir à une utilité pratique; pour lui. l'homme n'est rien sans Dieu et sans la vertu. Dans sa Théodicée, il commence par établir la conformité de la raison et de la foi.
Le côté faible, quoique assez original, du système de Leibnitz, est sa théorie des Monades. Selon lui, la monade est le principe des êtres. Dieu est la monade infinie, contenant la plénitude de l'être et de la puissance. Dieu a créé toutes les autres monades, et leur a communiqué une participation plus ou moins grande à l'activité et à la connaissance. Les monades sont les éléments des choses, elles sont simples, indépendantes; ce sont des forces qui ne peuvent
agir que sur elles-mêmes. L'âme est une monade pensante. I. 9
Les monades sonl liées par groupes, et se classent d'après la nature de leurs perceptions; ces perceptions s'engendrent suivant une loi nécessaire et continue ; or, comme chaque monade est indépendante, et ne peut agir que sur elle-même, comment expliquer l'action de l'âme sur le corps, et l'action réciproque des corps entre eux, en un mot les relations des causes et des effets ? Leibnitz s'en tire en admettant Y harmonie préétablie, c'est-à-dire que Dieu , créateur des monades, a prévu et déterminé d'avance toutes leurs actions réciproques, en sorte que par cette concordance providentielle, les libres déterminations de l'âme coïncident exactement à certains mouvements de la matière a comme deux pendules exactement réglées qui « s'accordent toujours entre elles sans avoir d'action l'une « sur l'autre ». De là résulte l'ordre éternel de l'univers.
On voit ce qu'il y a d'absurde et de chimérique dans cette théorie qui se heurte à l'impossible, et n'a d'autre terme que le panthéisme. Si Leibnitz est resté malgré cela spirîtualiste et chrétien, c'est en résistant par le bon sens aux conséquences extrêmes de sa doctrine. Mais la philosophie allemande n'a pas échappé à cette tendance fâcheuse, et elle se perd, de nos jours, soit dans un idéalisme absolu, soit dans un matérialisme complet : double erreur également fatale. La liberté humaine y périt, et même la liberté divine; tout se résout par un fatalisme inconscient, dominé par la matière.