CHAPITRE HUITIÈME. 4 i
soutient le Ion lyrique pendant douze ou vingt chants, dépasse les forces humaines ; il lui manque le soutien principal de l'attention , Faction.
La Messiade est donc dépourvue de mouvement, et par conséquent d*intérèt; les caractères y sont effacés. Faction presque nulle, parce qu'il y manque cette peinture énergique des passions qui est Fessence même de Fépopée. Du reste, ces défauts sont inhérents au sujet, autant qu'au génie du poëte. Paire un poôme épique avec FÉvangîle, chanter la vie et la mort du Sauveur, c'était se heurter à des difficultés presque invincibles. La première était le récit évangélique lui-même, dont la simplicité sublime défie tout embellissement poétique ; mêler la fiction et les rêves de l'imagination à ces réalités divines, c'était s'exposer à les profaner; Rlopstock a évité cet écueil à force d'adoration et de pieuse contemplation , mais en se soutenant dans les régions du ciel, il lui a fallu négliger la terre et le cœur humain ; il n'a pas eu , comme Milton , son modèle, à mettre en action cette lutte gigantesque entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, qui fait Fintérêt capital du Paradis perdu.
Cepoemeavait un autre écueil, c'était dese produire aune époque où la foi religieuse, amoindrie par la controverse et le scepticisme , avait perdu sa force , sa naïveté , sa fraîcheur. L'épopée doit être l'œuvre spontanée d'une nation , dans Fenthousiasme de sa foi ou de son action guerrière; il lui faut le génie ascendant d'un peuple , et non sa période de décadence : Homère parut à Faurore de la nationalité grecque , Dante au point culminant des croyances théologiques du moyen âge; chacun d'eux résume un cycle important de Fhumanité. Klopstock avait un sujet plus grand, plus universel, celui qui embrasse la croyance même, le
salut du genre humain, par l'intervention de Y Homme- Dieu; mais cette grandeur, celte sublimité divine n'élailelle pas inaccessible aux efforts de la fiction poétique, et la victoire ne devait-elle pas rester à l'expression plus simple, plus vraie de la réalité, à l'Évangile? Entre les mains d'un sceptique, la Messiade est un objet de mépris, une tentative ridicule; pour le croyant, c'est nn chant religieux qui peut l'édifier et le charmer, mais qui n'ajoute rien à sa foi.
Gela ne doit point nous faire méconnaître les éminentes qualités de cette tentative épique , dont en France on n'a pas bien compris les beautés, faute d'mie traduction exacte et bien faite. Ces élans de foi et d'amour, cette tendresse exallée du sentiment religieux , cette communication poétique avec le surnaturel, besoin passionné des grandes âmes et de l'humanité souffrante, toutes ces belles scènes miraculeuses de la vie el de la mort du Sauveur offrent un puissant attrait, et foiit nager l'âme dans un élément sur-* humain de lumière, d'élévation idéale qui la rehausse et l'épure. Les figures des apôtres et des disciples de Jésus sont noblement tracées, quoique se rapprochant plus du ciel que de la terre. Il y a de touchants épisodes, oùFâme tendre et concentrée du poète a su rendre avec bonheur le sentiment personnel, idéalisé par la foi; tel est celui où il a immortalisé, sous le nom de Gidlie, sa chère Melta, sa première femme; la séparation par la mort de la femme aimée offre un tableau ravissant de douleur, de tendresse et de résignation chrétiennes.
« La jeune et douce compagne de Gédor était étendue « sur son lit de douleur; il connaissait le danger, et pour- « tant l'espérance n'avait pas fui son cœur, car il savait « que la miséricorde divine attend parfois pour triompher