CHAPITRE HUITIÈME
« que le péril soit imminent, et que tout secours (errcsire « paraisse impuissant. Cependant la mort arrivait d*un « vol rapide; elle approchait, elle approchait; eUe se « montra dévoilée. La victime de ses coups leva ses yeux a humides sur son ami, puis vers le ciel. Jamais un tel « regard n*avait frappé Gédor; jamais il n'aurait cru que a Tœil mortel pût unir tant de douce tristesse, tant de « tendres regrets au calme solennel que donne la pensée « de rimmortalité. »
Gidlie expire, et le poôte, l'époux , termine par ces douloureux accents :
<K Les forces me manquent pour compléter ce doulou- « reux récit... Coulez, larmes brûlantes, que le temps n'a « pu tarir; que le souffle de l'air vous emporte, comme il a a emporté toutes celles qui ont coulé avant vous... Et « toi , hymne solennel adressé au Rédempteur , hymne « immortel par son aspiration, vole triomphant autour « des écueils qui font échouer les gloires de ce monde; « transporte aux rivages de l'éternité la couronne que « chaque jour arrosent mes pleurs, et que j'ai tressée avec « les rameaux du cyprès planté sur sa tombe!... »
Un autre épisode non moins touchant est celui qui nous montre Porcia, femme de Pilate, implorée par Marie, mère du Sauveur, et cherchant à le sauver de la mort; l'Évangile n'a fait qu'indiquer cette intervention de la femme de Pilate; dans la Messîade, son rôle est plus actif; la compassion pour le Juste a envahi son âme, et n'ayant pu réussir à l'arracher à la mort, elle embrasse la foi sur le tombeau du Ressuscité.
Cet instinct de douce compassion et de miséricorde éclate encore mieux dans Ihistoire de l'ange déchu et repentant, Abdiel Abbadona; il a péché, non par orgueil,
mais par faiblesse; il refuse de s'associer au complot formé par Satan contre le Christ, et il est témoin du sacrifice du Calvaire; sa douleur, son repentir touchent enfin TÉtemel, et le pardon lui est accordé, au moment où le jugement suprême sépare les bons des méchants :
« Les anges de la mort, à la tète des réprouvés, entouc raient Âbbadona; le front enflammé, immobiles et coûte verts de nuages sombres , se détournant d* Abbadona , ils « fixent leurs j:egards sur le trône du juge. Enfin, comme « la voix du Père envers le Fils, comme les accords répé- « tés des jubilations célestes, ce doux son partit du trône: « — Viens, Abbadona, auprès de ton Sauveur. — Avec la « rapidité qui emporte les pensées pieuses vers le ciel, « comme portées sur les ailes de la tempête qui soulève « rÉternel, ainsi Abbadona s*élance jusqu'au trône en tra- <ic versant les cieux ; la beauté de sa sainte jeunesse renaît i dans ses yeux suppliants, attachés sur la Divinité, et le « repos de l'immortalité couvre les traits du séraphin... »
KIopstock employa vingt-cinq années à la composition de ce poôme, dont il avait fait l'intérêt et le bonheur de sa vie : on sent que vers la fin, l'âge avait un peu engourdi sa veine; il y a plus de langueur et moins d'inspiration; la poésie est une flamme que le temps use et consume. La mort du Christ termine le dixième chant ; là finit l'intérêt dramatique; les dix autres chants, ajoutés après, offrent sans doute de grandes beautés , mais l'intérêt languit et se perd dans l'excès du lyrisme et de l'extase; la fatigue saisit le lecteur, peu habitué à cette mystique monotonie.
Nous l'avons dit, et il faut le répéter : la muse de KIopstock est essentiellement lyrique ; c'est son élément naturel, sa force et sa gloire. En abordant ses Odes, nous trouvons