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CHAPITRE NEUVIÈME

hommes. Il tendait à s'écarter de Técole mystique de Bodmer, qui gênait ses allures naturelles, et il quitta Zurich en 1759 pour devenir précepteur à Berne ; puis il retourna à Biberach, où il occupa un poste à la chancellerie de la ville. Un nouveau milieu , de nouvelles lectures , notamment celle des écrits de Jean-Jacques Rousseau et des sceptiques anglais, furent pour cet esprit souple, mobile, inconsistant, les causes déterminantes d'une complète transformation : en passant par le sophisme déclamatoire de Rousseau, il alla droit au scepticisme moqueur de Voltaire, qui était son véritable élément.

Wieland entrait ainsi en plein dans l'élément français, qui convenait mieux à sa verve ironique et moqueuse, à son esprit sans fixité ni principes, que l'enthousiasme rêveur du génie allemand. La société qu'il trouva à Biberach, et surtout au château de Warthausen, chez le vieux comte de Stadion, était toute française et voltairienne. Il fut admis dans l'intimité de M. de Laroche, français d'origine, administrateur des biens de la famille Stadion, et qui avait épousé cette Sophie von Gutermann, dont Wieland avait été épris dans sa jeunesse. Tout était français dans cette société élégante et instruite : art, littérature, bibliothèque, conversation ; tout concourait à charmer notre poète et à l'entraîner dans une voie qui convenait si bien à sa nature. Les écrivains sceptiques et humoristiques devinrent ses maîtres, ses inspirateurs. Outre Voltaire, qui était Toracle de cette société, il se mit à étudier, à imiter Lucien, Boccace, Arioste, Sterne, Ghaulieu, et il ne cachait pas la révolution opérée dans ses idées. « Je ne suis plus < ce que j'étais, écrivait-il à Zimmermann, sans trop « m'étonner d'avoir été enthousiaste, ascète, prophète, « mystique, et d'avoir fait des hexamètres. Platon cède la

<x place à Horace, Young à Ghaulieu, rharmonie des « sphères aux symphonies de Jomelli, et le nectar des dieux « au tokay des Hongrois. »

Un grand dépit, la colère même éclata parmi les adeptes ' de l'école mystique en présence de cette apostasie : Wieland eut à subir bien des attaques, et même des injures. Il n'en persévéra pas mçins dans la voie nouvelle, où il trouvait des admirateurs, surtout parmi cette aristocratie restée fidèle aux mœurs et au goût delà France; il avait pour lui cette classe, nombreuse encore, qui préférait au sentimentalisme poétique et religieux la grâce légère, l'esprit frondeur et sceptique, le genre badin et scabreux qui était alors chez nous à la mode. Quoique son génie n'eût guère de rapport avec celui de Shakspeare, il donna alors une bonne traduction du grand dramaturge anglais, mais sans que ce travail ait eu sur lui-même une heureuse influence.

Sa préoccupation était ailleurs; il se mit à imiter don Quichotte dans Don Sylvio de Rosalva, ou Triomphe de la nature sur la rêverie; c'est une féerie qui a pour but de parodier le surnaturel; l'exécution en est faible et ne rappelle nullement les éminentes qualités de Cervantes. Dans les Contes comiques, en vers, il se rapproche de Boccace, et, avec moins de talent, il dépasse en facéties et en licence le poète italien. Était-ce un défi à l'adresse de l'école dont il était transfuge? Voulait-il prouver qu'il pouvait aller aussi loin que possible dans une voie malsaine? Toujours est-il qu'il dépassait toute mesure et s'attirait l'animadversion des lecteurs honnêtes.

Ce même sensualisme épicurien, plus ou moins immoral, règne encore dans deux ouvrages dont le ton et la forme expriment bien la nouvelle manière adoptée par Wieland; l'un est le roman à'Agathon, l'autre le poëme de Musarion,

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