‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 83 sur 205 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

OU la Philosophie des Grâces. Dans ces deux iiclions romanesques, dont la scène se passe en Grèce, mais qui n*ont de grec que les noms, l'auteur se peint souvent lui-même; les personnages sont de pure convention, et la philosophie qui domine est bien celle du dix-huitième siècle, celle qui régnait dans les salons de Paris, de Versailles et de Potsdam. La guerre est déclarée à l'amour platonique, et la morale n'est autre que l'optimisme de Voltaire : « Tout est pour le « mieux dans le meilleur des mondes possibles >, ou encore ce vers du philosophe de Femey :

Ah I le bon temps que ce siècle de fer 1

Pour qu'on ne se méprit point sur la portée de ces doctrines, Wieland a soin denousdire dans la préface de Afusarum: ik Je me suis efforcé d'exprimer, dans ce person- « nage, ce que je pense, ce que je sens, ce que je suis. Sa « philosophie est celle que je pratique , son jugement, ses < principes, sont goût, son humeur sont les miens, -t Ces principes sont : une philosophie toute païenne^ qui sacrifie aux Grâces et cultive la Muse ; un épicuréisme élégant, comme celui d'Horace, une sagesse mondaine plus voisine de la corruption que de la vertu, car son seul but était le plaisir de l'esprit et des sens.

11 parait cependant que Wieland était moins perverti que ses ouvrages ne semblent l'indiquer ; par une heureuse inconséquence, il pratiquait dans la vie privée les vertus de famille qui sont tournées en ridicule dans ses livres : l'auteur de Musarion était père de quatorze enfants. Madame de Staël, qui le connut particulièrement à Weimar, a tracé de lui le portrait suivant :

« L'entretien de Wieland a beaucoup de charme, pré-

« cisément parce que ses qualités naturelles sont en oppo- I. ^^

a sition avec sa philosophie. Ce désaccord peut lui nuire « comme écrivain, mais rend sa société très-piquante. II est « animé, enthousiaste, et, comme tous les hommes de « génie, jeune encore dans sa vieillesse ; cependant il veut « être sceptique, et s'impatiente quand on se sert de sa « belle imagination même pour le porter à la croyance, -a Naturellement bienveillant, il est néanmoins susceptible a d'humeur ; quelquefois parce qu'il n'est pas content de ^ lui, quelquefois parce qu'il n'est pas content des autres. ^ Il n'est pas content de lui, parce qu'il voudrait arriver à « un degré de perfection dans la manière d'exprimer ses ^ pensées à laquelle les choses et les mots ne se prêtent « pas; il ne veut pas s'en tenir à ces à peu près qui con- <i viennent mieux à l'art de causer que la perfection < môme ; il est quelquefois mécontent des autres, parce « que sa doctrine un peu relâchée et ses sentiments exaltés ^ ne sont pas faciles à concilier ensemble. Il y a en lui un « poëte allemand et un philosophe français, qui se fâchent « alternativement l'un pour l'autre; mais ses colères ce- « pendant sont très-douces à supporter, et sa conversation, « remplie d'idées et de connaissances, servirait de fonds à 4ï l'entretien de beaucoup d'hommes d'esprit en divers ^ genres. »

La renommée de Wieland allait toujours grandissant, malgré le scandale produit par des œuvres plus quelégères ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que l'archevêque électeur 4e Mayence le gratifia d'une chaire de philosophie à l'uni- -versité d'Erfurth, et du titre de conseiller d'État, aune époque où il publiait Combabus, poème où la licence s'étale «ans aucune pudeur. Son poème romanesque Idris et Zémide, en cinq chants, se rattache aussi, pour les libres peintures, au genre condamnable des Contes comiques.

Page 1