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CHAPITRE NEUVIÈME

Le Nouvel Amadis, poème en dix -huit chants, ne vaut guère mieux pour la morale; c'est le début de Wieland dans un genre où sa muse facile, élégante et badine, a obtenu de vrais triomphes, à la suite d*Ârioste, son modèle et son rival victorieux. Dans ces inventions à la fois chevaleresques et comiques, mêlées de merveilleux et de féeries, Wieland ne suit pas toujours Fauteur italien, ni même les vieux romanciers du moyen âge ; il prend ses sujets dans la compilation insipide de M. de Tressan, qui l'avait tirée lui-même de la traduction faite au seizième siècle, par Herberay des Essarts. Wieland déploie dans son Amadis toute la flexibilité, la richesse et la grâce de son talent; la versification en est élégante et facile, mais Famour sensuel s'y étale avec trop de complaisance. Gaudcdin, ou l'Amour pour Famour, est un récit du même genre, sur le ton du badinage féerique et chevaleresque. Il y a plus de noblesse dans Giron le Courtois; mais tous ces ouvrages n'étaient que le prélude du poème d'OWron, le chef-d'œuvre du genre, et l'un des ouvrages les plus renommés de l'auteur. Obéron parut en 1780, mais depuis 1772 les destinées de Wieland avaient changé.

La duchesse Anne-Amélie, régente de Weimar, lui avait confié l'éducation de ses deux fils. Weimar était devenu, à cette époque, le centre intellectuel de l'Allemagne, l'Athènes du Nord, selon l'expression consacrée. La régente, nièce de Frédéric II, pleine de goût, d'esprit et de distinction, attirait autour d'elle une société choisie et l'élite des écrivains de l'Allemagne. Wielajid, à son arrivée, y fonda le Mercure allemand, qui devint, sous sa plume active et brillante, un nouveau moyen d'influence et^e renommée; il y collabora pendant quarante ans, et sa critique, habilement mélangée de rigueur et de bienveillance, avait une

grande autorité dans le public; moins profonde que fine et agréable, elle avait une qualité essentielle pour une feuille périodique, celle d'être intéressante et de gagner le lecteur.

Cependant Wieland ne garda pas longtemps à la cour de Weimar cette suprématie qu'il avait un moment conquise ; un génie plus puissant était appelé à y dominer sans partage, c'était Gœthe, déjà célèbre par son Gœtz de Berlichingen et son Werther. Le prince Charles-Auguste, devenu majeur, appela auprès de lui le grand écrivain, dont il fit son ami, son conseiller et son ministre. L'étoile de Wieland pâlit devant cet astre levant; mais comme il était aussi habile que modéré et d'humeur facile, il sut accepter un rang secondaire, et tenir une sorte d'équilibre dans le groupe d'esprits remarquables qui composaient cette cour littéraire. Il oublia que Gœthe, dans une œuvre satirique fort piquante, les Dieux^ Us Héros et Wieland^ avait fait justice du mauvais goût de son opéra à'Alceste; loin de montrer la moindre rancune, il semble qu'il éprouva pour la puissance de ce génie qui refoulait le sien à une place inférieure, une sorte de charme attractif ; il écrivait à un ami : « Mon âme est pleine de Gœthe, comme la goutte de « rosée est pleine des rayons du soleil qui se lève... Il n'y <c a plus de vie possible pour moi sans ce merveilleux « enfant que j'aime comme un fils unique. Et même, ainsi « qu'il convient à un père, j'éprouve une profonde joie à « le voir si beau, si grand, à sentir qu'il me dépasse, qu'il « est ce que je n'ai pu devenir. »

Si ces paroles sont sincères, et rien n'autorise à croire le contraire, elles font honneur à la modestie d'un écrivain qui pouvait se croire à l'apogée de la gloire, et qui s'incline devant un génie plus vigoureux, dont il subit l'ascendant et célèbre la supériorité.

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