CHAPITRE NEUVIÈME
de rAilemagne et d'une partie de l'Europe, se Ht présenter Wieland, causa avec lui de littérature et de religion, et lui donna la croix de la Légion d'honneur. Cinq années après^ Wieland mourait à l'Agede quatre-vingts ans, au moment où l'Allemagne allait rejeter le joug imposé par son vainqueur»
En résumé, si Wieland n'a point les facultés créatrices de Schiller ni deGœthe,ses contemporains, s'il n'a ni le génie lyrique, ni la tête épique, il possède à un haut degré la grftce» la finesse, l'éléganee, le talent de conter et de peindre, qualités assez rares en Allemagne pour justifier sa grande réputation. Ce fut, a-t-on dit, le plus Français des Allemands. Transfuge de la rêverie et du mysticisme, il eut le don puissant de plaire et dé charmer , et si sa réputation a baissé depuis, c'est qu'il marchait trop contre le courant du génie national, chez qui ces qualités paraissent toujours un peu exotiques. Il a rendu à la langue des services éminents, en donnant des modèles d'une versification facile, variée, harmonieuse; nul n'a manié mieux que lui les rhythmes les plus différents, et n'a conté en vers avec plus de grâce. Son goût était pur, et sa critique aussi solide que son érudition était variée; il savait rendre justice à ses ennemis mêmes, et le fiel n'enlra jamais dans ses appréciations, même quand on allait avec lui jusqu'à Finjure.
Quant au caractère moral et philosophique de ses écrits, il y a bien des restrictions à faire ; il suivit un mauvais courant, des influences pernicieuses ; la légèreté, le scepticisme avaient gâté son esprit plutôt que son cœur; il avait puisé dans le philosophisme français ce qu'il y a de moins solide ; on l'a souvent comparé à Voltaire, et il a avec lui quelque ressemblance, mais elle est lointaine, et le philosophe de Ferney le dépasse pour la vivacité du style, la forme alerte et piquante de sa satire, la vigueur, la
passion agressive de sa polémique antireligieuse; son ironie, voilée et contenue, est loin du sarcasme incisif et mordant de l'écrivain français. Voltaire a un fonds de haine et d'acrimonie qui lui est personnel et qui a fait sa puissance, puissance redoutable et fatale, car elle a détruit sans rien édifier; tandis que Wieland n'est qu'un écho des railleurs et des humoristes de tous les siècles, axquels il emprunte des armes émoussées : Telum imbelle sine ictu. Les deux Schlegel, dans leur journal YAikenœum, ont bien résumé un jour ce caractère des écrits de Wieland, en publiant cette plaisanterie, qui fit la joie de la jeunesse allemande : < Invitation aux sieurs Lucien, Fielding, Sterne, « Bayle, Voltaire, GrébiUon fils, Hamilton et beaucoup « d'autres, de même qu'à Horace, Arioste, Cervantes, « Shakspeare, et en un mot à tous ceux qui pourraient « avoir à faire quelque réclamation, à se réunir en assem- « blée de créanciers, à TefTet de faire valoir leurs droits « contre le sieur Wieland. »