CHAPITRE DIXIÈME
neur; il trouvait que, si le juif était roué, Voltaire, en gagnant son procès, avait prouvé qu'il était encore plus coquin que le juif. De plus. Voltaire soupçonna Lessing de lui avoir soustrait un exemplaire du Siècle de Louis XIV^ encore inédit, pour en faire une contrefaçon : cruelle injure que Lessing n'oublia jamais.
A Berlin, Lessing se lia avec Moïse Mendeissohn et le 11* braire Nicolaï, qui lui donnèrent le goût des études philo* sophiques; il est vrai qu'il ne choisit pas les meilleurs maîtres; il se plongea dans la lecture du Dictionnaire philosophique et critique de Bayle, compilation indigeste qui ne conclut à rien et sème partout le scepticisme. Lessing n'était que trop disposé à l'incrédulité ; son esprit inquiet y puisa des 'aliments au doute qui déjà dévorait son esprit; la foi religieuse de ses jeunes années fit un complet naufrage, et il poussa le libre examen jusqu'aux conséquences les plus extrêmes.
Malgré ses grands travaux et sa renommée croissante, Lessing n'avait pu acquérir une position stable. La guerre de Sept ans bouleversait alors l'Allemagne, et entravait Fesser de la littérature. Il accepta, pour vivre, la place de secrétaire du général Tauenzien, qui commandait la place de Breslau, et resta cinq ans dans cette ville, témoin des horreurs de la guerre et des calamités qu'elle fait peser sur les peuples. A la paix d'Hubertsbourg, il quitta ses fonctions pour en prendre de nouvelles qui convenaient mieux à ses goûts ; il fut appelé à Hambourg pour diriger littérairement le théâtre de cette ville; on lui confiait le soin de choisir les pièces et d'en composer de nouvelles; en même temps il écrivait des articles de critique où il traitait, au point de vue esthétique, toutes les questions relatives au théâtre. Malgré l'habileté de la direction et le talent de la
troupe, le succès manqua à celte tentative, et au bout de huit mois, le théâtre était fermé, faute d'un public suffisant pour le soutenir. La cause en est facile à comprendre : le répertoire allemand n'était pas assez riche ni assez varié pour fournir la scène; il fallait avoir recours, selon l'usage, aux pièces françaises, que Lessing n'aimait pas, et dont il s'évertuait à faire ressortir les défauts dans ses articles de critique; de plus, dans l'intention d'épurer Tart, il avait exclu les ballets et les pantomimes, qui étaient l'attraction principale d'un public peu éclairé, lequel ne tenait pas grand compte des hautes considérations esthétiques publiées par Lessing : il lui fallut renoncer à son rêve de constituer un théâtre national. Mais la théorie de l'art y gagna cette collection d'articles publiés sous le nom de Dramaturgie, qui est un des ouvrages les plus curieux et les plus originaux de Lessing.
Il était, depuis 1760, membre de F Académie des sciences de Berlin ; en 1770, il fut enfin arraché à la gène, aux ennuis de sa vie errante et précaire, par le duc de Brunswick, qui le nomma conseiller aulique et bibliothécaire à Wolfenbtlttel. C'est là qu'il termina sa carrière, à l'âge de cinquante-deux ans : sa santé avait été ébranlée tant par l'excès du travail que par des chagrins domestiques, qui avaient rendu son caractère irritable et morose*.
Il nous reste à apprécier les œuvres principales de Lessing et son influence sur la littérature allemande. Moins poëtë que critique, il échoua dans le genre lyrique; ses Odes sont froides, ses Chansons sont meilleures, mais ne méritent pas qu'on s'y arrête. Dans Yépigramme, il a des traits
* Lessing s'était marié fort tard avec madame Kœnig, Teuve d'un négociaot de Hambourg. îï eut un fils qui mourut eu naissant, et la mère succomba quelque;) jours après.