CHAPITRE DIXIÈME
piquants, un tour ingénieux, une remarquable précision de langage. II a fait une Dissertation sur Pipigramme, qui est pleine d'observations fines; il y passe en revue les principaux écrivains du genre et les juge en critique consommé.
Lessing s'est fait aussi un nom dans la fahle et le conte en vers, mais il eut le tort, en imitant La Fontaine, de le déprécier et de se croire supérieur à lui. Il était, nous le savons, ennemi naturel du goût français; voyant l'Allemagne inondée par de fades imitations de notre grand fabuliste, il voulut faire mieux, et essaya de se rapprocher des grâces naïves du Bonhomme, de sa légèreté finement ironique : il s'en tira fort mal ; son premier recueil de Fables et de Contes en vers ne fit que montrer ce qu'il y a d'incompatible entre l'esprit français, si propre à la raillerie badine, et le naturel allemand, toujours un peu lourd et maladroit quand il vise à la grâce. Soit dépit, soit impuissance, Lessing, un peu plus tard, publia un nouveau recueil de Fabks en prose, accompagné d'une étude critique où les fabulistes français sont malmenés avec une extrême rigueur. Selon lui, La Fontaine a fait fausse route ; La Motte seul, dans ses Fabks en prose, a bien compris le genre; Phèdre est médiocre; Ésope seul est le type accompli du fabuliste; il faut revenir à ses récits courts et simples, dénués d'ornement et de style.
Tout cela nous fait sourire et prouve que le meilleur critique, quand il se passionne de parti pris, peut tomber dans de singulières erreurs. Lessing voulut donner des modèles à l'appui de sa théorie; il fit des fables d*un style concis, élégant et pur, mais sèches et froides comme des maximes; en visant à la simplicité, il tombe parfois dans la recherche; il ne vaut pas Gellert, et sa punition est d'être
loin de La Fontaine; cela est surtout sensible quand il a voulu refaire et simplifier les sujets traités par notre fabuliste : la comparaison lui fait grand tort.
Lessing aimait la lutte au point de pousser souvent sa critique jusqu'à Texcès, jusqu'au paradoxe; il y en a plusieurs exemples dans sa carrière si remplie de polémiques acerbes et violentes; mais quand il était dans le vrai et qu'il frappait juste, c'était un guide aussi sûr qu'éclairé. C'est ainsi qu'il exécuta impitoyablement le pasteur Lange, qui avait fait une pitoyable traduction des Oda d'Horace; il couvrit de ridicule le pauvre traducteur, en même temps qu'il rendit au poète latin la plus complète justice. Dans ses Lettres sur la littérature, composées en collaboration avec Mendelssohn et Nicolaï, il y a d'excellentes critiques sur les œuvres des auteurs contemporains. Enfin une occasion se présenta d'aborder les hautes questions de l'esthétique, et il n'hésita point à se mesurer avec le célèbre Winckelmann, contre lequel il écrivit son Laocoon, ou Des limites respectives de la peinture et de la poésie,
Winckelmann, un des plus illustres antiquaires des temps modernes, étaitalors dans tout l'éclat de sa gloire; ses deux principaux ouvrages, le Traité sur le sentiment du beau dans les ouvrages de Fart, et Y Histoire de l'art chez les anciens j avaient éveillé l'attention publique sur les chefs-d'œuvre
de l'art antique, et donné l'impulsion aux études d*archéo-
logie. Fils d'un pauvre cordonnier, Winckelmann était né à Steindal, dans le Brandebourg. Le directeur du collège de cette ville remarqua son aptitude extraordinaire pour l'étude, et lui fournit le moyen de s'instruire; à seize ans, il vint à Berlin pour suivre les cours, puis étudia la théologie à l'université de Halle. Son père voulait faire de lui un pasteur, mais son esprit ardent et inquiet le portait vers