CHAPITRE DIXIÈME
diverses études; il rêvait les voyages et essaya de se rendre à Paris, mais, dénué de ressources, il se fit précepteur, mattre d'école, lorsqu'enfln le comte de Bunau lui donna une place de bibliothécaire adjoint dans son château de Nœthenitz ; il put alors fixer ses éludes et orner son esprit de ces vastes connaissances qui firent bientôt de lui un des premiers érudits du siècle. Il avait à sa portée le riche Musée de Dresde, où il passait de longues heures à se pénétrer des principes du beau et de l'art; Platon et Pausanias étaient ses lectures favorites. Son bonheur fut au comble quand le nonce du pape, Mgr Archinto, lui proposa de se rendre à Rome, où toutes les richesses de l'antiquité pourraient s'ouvrir à son ardente, curiosité. Winckelmann se fit catholique , et partit sous les auspices du nonce ; Benoit XIV le reçut avec bienveillance ; il trouva des protecteurs; le cardinal Albani se l'attacha en qualité de bibliothécaire et de conservateur de sa galerie d'antiquités; plus tard, il devint bibliothécaire du Vatican et président des antiquités de Rome ; il était dans son véritable élément ; son bonheur était complet : « C'est ici , disait-il, que je devais naître et que je devrais mourir. »
Winckelmann avait fait de Rome sa seconde patrie; s'il rêvait d'en sortir, c'était pour aller en Grèce faire des recherches et des fouilles. Ses grands travaux archéologiques l'avaient fait connaître par toute l'Europe; plusieurs cours d'Allemagne lui faisaient des propositions pour se l'attacher, mais rien ne pouvait l'arracher à ses études de prédilection. Pourlant en 17G8, il se décida à faire à un voyage en Allemagne, dans l'espoir d'y trouver des secours pécuniaires pour ses projets de fouilles sur le sol de la Grèce ; mais, à mesure qu'il s'éloignait de Rome, il tombait dans une profonde mélancolie, et il répétait sans cesse à son
compagnon de voyage, le sculpteur Cavaceppi : Tomîamo a Roma. Malgré les honneurs dont il fut comblé à Vienne et à Munich, il ne retrouva 'Sa gaieté et son activité qu'au moment de repartir pour l'Italie. Son destin était de ne plus revoir cette terre, objet de ses vœux ; il fut assassiné à Trieste par un misérable nommé Archangeli, à qui il avait imprudemment montré des médailles reçues de plusieurs princes, et qui voulait ainsi l'en dépouiller. Winckelmann n'avait que cinquante ans; sa mort fut une perte immense pour la science archéologique, dont il avait créé les bases avec un goût sûr et une science aussi vaste que solide.
Winckelmann, dans son Traité sur le sentiment du beau, avait adopté le principe si connu, et si souvent répété, de Y Art poétique d'Horace : Ut pictura poesis erit; c'était un axiome à peu près incontesté : l'art devait imiter la nature. La critique allemande était unanime sur ce point, soit qu'elle remontât à l'idéal, soit qu'elle voulût s'inspirer du réel. L'ouvrage français de Le Batteux, les Beaux-Arts réduits à un même principe, traduit par Adolphe Scblegel, jouissait alors d'une grande faveur, de même que l'ouvrage du comte de Gaylus, Nouveaux sujets de peinture et de sculpture, qui tendait aussi à confondre la poésie avec les beaux-arts.
Le Laocoonie Lessinga pour but de combattre cette confusion de principes, qu'il considère comme une erreur, et d'établir les limites de la poésie et de la peinture. Il prend pour point de départ et centre de sa théorie le fameux groupe de Laocoon^ qui sert comme de thème général à son raisonnement, ainsi que de titre à son livre. Il montre trèsbien, avec une grande finesse de goût et de pensée, qu il n'y a qu'un rapport éloigné entre la peinture, la sculpture et la poésie : leur seul point de rapport est le sentiment du beau, qu'elles excitent en nous à des degrés divers, source