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CHAPITRE DIXIÈME

commune de plaisir pour Fàme qui sait les comprendre. Mais dans l'expression, dans la manière de rendre la pensée pour exciter le sentiment, la différence est grande entre Fart et la poésie. L'art ne peut rendre qu'une pensée, une expression, un moment dans la durée; il saisit un point culminant, et le reproduit par la forme et le contour dans la sculpture, par le dessein et la couleur dans la peinture; il n'y peut ajouter la variété ni la succession dans l'action; son œuvre est immobilisée, l'imagination doit la compléter par la pensée et le sentiment dans ce qui précède et ce qui suit le fait représenté ; il y a là une limite que l'art ne peut franchir. La poésie au contraire a pour elle la durée indéfinie et l'expression sans bornes; son pou* voir n'est point limité; elle a devant elle le monde réel : la nature; le monde du sentiment : l'imagination et le cœur; le monde de la pensée : l'idée, avec ses modifications diverses, aboutissant à l'infini, à l'idéal : voilà le champ de la poésie; au moyen de la pensée et de la parole, elle peut en parcourir tous les espaces ; indépendante de la forme, de la couleur, du temps et de la matière, supérieure par conséquent aux arts plastiques, elle domine en reine, elle peut créer et peindre sans que rien puisse arrêter son essor; il n'y a donc point de comparaison exacte à faire entre les arts et la poésie, et le mot d'Horace, ut pictura pœsis, ne doit avoir qu'une application fort restreinte.

Winckelmann, enthousiaste de l'art antique, prétendait que le calme est la condition essentielle de la beauté, parce qu'il indique une âme maîtresse d'elle-même ; la sculpture serait ainsi l'art suprême, parce qu'elle est l'immobilité. Lessing lui oppose l'action, comme étant l'essence même dé

l'âme humaine, l'expression de la vie, et il soutient avec f. 4î

juslesse que ce qui est stoïque n*est pas dramatique. II arrivait ainsi à donner la suprématie à l'art dramatique , son art favori , la préoccupation constante de sa vie d'écrivain.

En parlant du supplice de Laocoon, si bien décrit par Virgile, au moment où lui et ses deux fils sont enlacés et dévorés par les serpents, Winckelmann blâme le poète de lui avoir fait pousser des cris horribles :

Clamores simul horrendos ad sidéra tollit.

Il lui oppose la douleur sublime de cet infortuné, tel que le représente le groupe immortel du statuaire; sa figure est toujours belle malgré la souffrance ; un simple gémissement paraît sortir de sa bouche, parce qu'une âme noble et forte domine ses tortures. Lessing répond fort bien à cela que le sculpteur, voulant exprimer le beau dans la souffrance, ne pouvait faire autrement que de lui donner un calme relatif, et qu'en exprimant sur son visage et sa bouche les contorsions de la douleur, il eût manqué le but en produisant une impression d'horreur et de dégoût. Lessing n'admet point le réalisme, tel que le conçoivent certains romantiques modernes ; il veut que l'art soit un plaisir pour l'âme, et non une émotion violente pour les sens; il doit exciter l'imagination et lui laisser l'impression du beau, qui est son but suprême. La poésie, moins limitée, peut varier la gamme des sentiments qu'elle exprime, pourvu qu'elle arrive au même résultat et ne tombe point dans un brutal réalisme.

Sans donner de conclusions directes à cette discussion d'esthétique, Lessing inclinait visiblement à préférer l'art dramatique à tous les autres arts. Cette doctrine eut un grand retentissement en Allemagne, et donna aux écri-

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