CHAPITRE DIXIÈME
valus une impulsion qui profita surtout au théâtre. Goethe avoue l'impression profonde que fit sur lui la lecture du Laocoon; si Lessing n'a pas été, dans ses pièces, à la bau* teur de sa théorie, et ne produisit que des œuvres médiocres, c'est que le critique qui voit juste n'est pas toujours le génie qui crée, mais on peut croire qu'il n'a pas été sans influence sur Gœlhe et Schiller, qui l'ont dépassé dans ce genre.
Nous avons vu Lessing s'essayer dès sa jeunesse au théâtre; nous l'avons vu échouer dans la restauration de la scène de Hambourg; enfin nous avons cité la collection de ses articles de critique publiée sous le titre de Dramaiurgie; c'est là que nous trouvons dans son ensemble la théorie dramatique de Lessing, et ses attaques passionnées, souvent injustes, contre la scène française, à laquelle il oppose, comme type absolu de perfection, le théâtre de Shakspeare. Il connaissait à fond notre littérature, surtout nos auteurs dramatiques ; mais en voyant avec quel dédain il les traite, on se demande s'il les a véritablement bien compris; il les jugeait à travers le prisme shakspearien,. ce qui a évidemment contribué à dévier le rayon visuel de sa raison de critique, ordinairement si ferme et si juste.
Lessing, de parti pris, et appuyé sur Shakspeare, répudie la tragédie, et n'admet que le drame. La tragédie est froide, monotone, philosophique; ses personnages sont de pure convention; ils raisonnent, discutent, représentent un procès, un problème moral, une lutte entre telle vertu et tel vice; ils sont limités dans un espace étroit par les unités de temps et de lieu, où ils ont peine à se mouvoir ; la vie et l'action leur manquent : ils sont condamnés, par des convenances de rigueur, à une dignité soutenue, à un langage toujours noble et solennel ; ce sont de belles sta-
lues historiques, artistement ciselées; il ne leur manque qu*une chose, l'essence même du théâtre, la vie et Faction, c'est-à-dire le naturel, la vérité. Or, que cherche-t-on au théâtre, sinon le tableau même de la vie humaine, dans son expression la plus vraie et la plus complète ? Telles sont, en résumé, les objections de Lessing contre la tragédie française, qui aurait été, à une époque des plus brillantes de notre littérature, une aberration de goût, un art factice que le bon sens doit réprouver.
L'art préconisé par Lessing est celui dont Shakspeare est le premier et le plus brillant modèle. Il respecte, il est vrai, et admire le théâtre grec, mais il y trouve, à l'appui de son système, une simplicité de caractères et de mœurs dont s'est écartée la scène française, qui n'a su lui emprunter que la régularité extérieure et l'unilé d'action. Les Français ont mal compris la Poétique d'Âristote, se sont mépris sur la portée de ses règles, et en ont fait une application malheureuse dans une société où d'autres besoins se faisaient sentir. La société moderne exige en effet un drame fait à son image, et en harmonie avec ses goûts. Or, ce qu'il nous faut au théâtre, c'est une action vraie, naturelle, représentant l'homme tel qu'il est, avec sa grandeur, sa faiblesse; Thomme tout entier, parfois grand, héroïque, le plus souvent ordinaire, passionné, trivial. De là des contrastes inattendus, qu'il faut bien se garder d'éviter, car ils sont la condition même de la vie et de l'humanité ; le sublime côtoie le ridicule ; la grandeur est mêlée à la faiblesse. La rêverie, si humaine, et surtout si allemande, doit trouver sa place sur la scène; le lyrisme, expression de l'émotion vive, de l'enthousiasme, doit s'y faire jour quand la situation l'exige ; c'est une condition de la variété, du naturel ; s'il le faut, l'élément comique