‹ Histoire des littératures étrangèresChapitre 95 sur 205 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

dans un embarras d*argent, celui-ci lui demande laquelle est la véritable des trois religions» juive» mahométane ou chrétienne. Le juif s'en tire par l'apologue suivant : Un homme riche possédait une bague précieuse dont il voulait perpétuer la possession dans sa famille ; il décida, par testament, que celui de ses fils à qui il léguerait cet anneau serait son héritier et considéré par tous comme le chef de la famille. L'anneau passa ainsi d'une génération à Tautre par une disposition semblable ; l'un des descendants, qui avait trois fils d'une conduite exemplaire, ne voulant faire tort à aucun d'eux, flt fabriquer deux autres anneaux si semblables au premier, qu'il était impossible de les distinguer l'un de l'autre, et en donna un à chacun de ses enfants, si bien que quand il mourut, tous trois se présentèrent pour recueillir sa succession ; la cause fut portée devant les juges, qui, ne pouvant distinguer le véritable anneau, laissèrent le procès indécis. Adhuc suh judice lis est. De mêffie, concluait le juif, il y a trois lois religieuses dans le monde ; chacun tient à la sienne et la croit bonne ; qui donc peut décider entre elles?

Tel est le fonds sur lequel Lessing a jeté la base de son drame; il a mis en présence les trois religions : Saladin, le magnifique et généreux sultan, représente la foi musulmane, avec un derviche qui est chargé de ses finances ; le judaïsme est personnifié par Nathan, dont le poëte a fait un sage, un philosophe tolérant, supérieur à toute croyance religieuse; le christianisme est voué au mépris dans la personne du patriarche de Jérusalejn, qui conspire contre la vie de Saladin, et qui a choisi pour instrument de ses desseins un jeune Templier, âme droite et sensible, prisonnier de Saladin, mais dont celui-ci a épargné la vie, parce qu'il avait une ressemblance frappante avec un de

ses frères. Le Templier, dans un incendie, a sauvé la vie de Récha, fille adoptive de Nathan : de là natt une passion réciproque qui est l'altrail principal de la pièce ; mais le Templier cherche à étouffer son amour pour ne point violer ses vœux. II se découvre à la fin que le templier et Récha sont frère et sœur, et tous deux enfants d'Assad , frère de Saladin ; mais leur mère est Allemande, ce qui donne à ce dénoûment, passablement romanesque, un petit attrait national. On regrette que le caractère de Saladin et celui de sa sœur Sittah soient entachés d*a£féterie et de mignardise. Lessing a cru sans doute leur donner une grâce légère et une courtoisie attrayante; il s'est trompé en exagérant : ce langage précieux et subtil est le contraire de la couleur locale. Cette pièce pèche au moins autant contre la vérité historique et la vraisemblance que certains caractères du théâtre français contre lesquels Lessing a dirigé de si amères critiques.

La pièce de Nathan est une œuvre de propagande irréligieuse, dont le rationalisme est le dernier mot. Lessing était devenu l'ennemi de toute doctrine religieuse, et il prétendait édifier la morale sur les ruines du dogme : singulière aberration d'un grand esprit dévoyé, qui ne voyait pas qu'en tuant la croyance, il ne laissait au fond du cœur humain que ruines et ténèbres. Qu'est-ce en effet que la moralité humaine quand elle n'a plus la foi pour boussole? C'est le moment de dire quelques mots des querelles théologiques et religieuses où Lessing se jeta avec sa fougue et son âpreté habituelles.

Lorsqu'il devint bibliothécaire à Wolfenbtlttel, il eut sous la main de nombreux ouvrages Ihéologiques qui furent pour lui l'occasion de publications diverses. Il y découvrit un ouvrage perdu de Bérenger de Tours, hérésiarque du

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