CHAPITRE ONZIÈME
On pourrait citer par centaines les imitateurs plus ou moins heureux de ces deux écoles. Tune mystique et Tautre ossianique, qui parfois se confondent; mais quel intérêt pourrait offrir au lecteur un tableau d'écrivains presque tous oubliés, qui n'ont qu'une note à leur lyre, dont la répétition monotone produit le même écho, de plus en plus affaibli?
A côté de ces chantres du vague et de l'extase, nous en trouvons d'autres plus terrestres et plus positifs, qui se plaisent à raviver la muse d'Anacréon; c'est ce qu'on appelle VÉcole de Halle, parce qu'elle prit naissance à l'université de cette ville, sous l'inspiration de quelques jeunes écrivains, tels que Gleim, Gœtz et Uz.
Louis Gleim (1719-1803), le chef de cette école , est plutôt un amateur de poésie qu'un vrai poëte ; Tinspiratiou lui fait défaut, même quand il vise au rôle de Tyrtée, dans les Chants d'un grenadier prussien, en l'honneur des soldats de Frédéric II. Aussi, quand la pensée lui vint d'écrire YHisloire de la guerre de Sept ans, son ami Rabener l'en détourna, à moins, disait-il, qu'il ne l'écrivit en vers anacréontiques, entremêlés de chansons bachiques. En effet, les petits genres convenaient mieux à sa muse pédestre que la haute poésie; s'il a quelque mérite, c'est dans ses Poésies badines, dans ses Fables, ses Romances, ses imitations d'Anacréon, d'Horace et de Pétrarque. Le Halladat ou Livre rouge est un recueil de chants religieux et didactiques, avec un cachet oriental. II composa aussi des Poésies imitées des Minnesinger^ et des Chants diaprés Walther de Vogelweide^ d'un mérite médiocre. Ce sectateur d'Anacréon était chanoine du chapitre protestant de Halberstadt.
Nicolas Gœtz {1721-1781), ami de Gleim, est aussi un
poêle léger du genre d'Ânacréon, qu'il traduisit; il s'inspira également des poëtes épicuriens de la France au siècle dernier; ce genre d'occupation cadrait mal avec ses fonctions de pasteur; aussi n'osa-t-il pas mettre son nom à l'édition de ses œuvres; ce fut son ami Ramier qui fut chargé de la publier après sa mort. Tout son mérite est dans la forme, qui est élégante et fine.
Jean-Pierre Uz (1720-1796) est le plus brillant des trois amis, fondateurs de l'école de Halle. Il commença comme eux, et avec eux, par des traductions d'Anacréon, de Sapho et de Pindare, puis composa des Odes qui l'ont fait surnommer l'Horace de l'Allemagne; ses Chaînons QMvtaX du succès. II a également réussi dans la poésie didactique et descriptive. Son Art d'être toujours heureux contient des maximes philosophiques propres à conduire au bonheur par la modération et la sagesse : le fond en est plus païen que chrétien.
Christian Kleist (1715-1759) n'appartient qu'indirectement à l'école de Halle; il était lié avec Gleim et ses amis; mais par la tournure sérieuse de son esprit et l'élévation poétique de ses chants, il s'éloigne du grouj)e anacréontique. n entra au service militaire, plutôt par nécessité que par vocation réelle, car le goût de l'étude et de la poésie le suivit au milieu de ses campagnes, où il se distingua par une grande bravoure. Blessé à la main à la bataille de Kunnersdorf, il continua la charge à la tète du bataillon qu'il commandait, et reçut une seconde blessure à la cuisse; il ne fut relevé que le lendemain, et mourut quelques jours après, dans la maison du professeur Nicolaî, qui l'avait entouré de soins généreux. C'était une àme virile et enthousiaste ; quelques-unes de ses odes brillent par la verve et l'élan patriotique; sur un ton moins élevé, ses