Delille, Les trois règnes^ ch. l
Les invasions des barbares délivrèrent l'Italie^ ainsi que les provinces, d'une centralisation qui les opprimait sans les protéger; elles détruisirent un gouvernement qui n'était plus en rapport avec les idées et les besoins des peuples. Elles firent plus : elles rendirent à l'individu, avec la nécessité do pourvoir par lui-même à sa propre défense, le sentiment de sa valeur personnelle, l'habitude d'affront«;r le danger, enfin le besoin de s'unir avec ses voisins menacés comme lui, et de former ainsi ces associations plus intimes, plus étroites, où chacun est connu de tous et sent davantage la responsabilité de ses vertus et de ses vices. Ainsi se reforma peu à peu l'homme et le citoyen.
L'Italie surtout avait conservé plus que toute autre contrée l'instinct du gouvernement municipal, reste de ses habitudes romaines. La féodalité y jeta de moins profondes racines. Les cités, si riches autrefois, y retrouvèrent plus vite une certaine importance. Au neuvième et au dixième siècle elles obtinrent presque toutes des empereurs allemands le droit de relever, de défendre leurs murs. Bientôt même la ville absorba le château : on vit des marquis et des comtes, avides d'augmenter leurs forces par l'appui d'une de ces puissantes communes, descendre de leurs forteresses isolées et se faire inscrire comme citoyens des villes de Lombardie ou de Toscane. Avec eux entrèrent dans ces petites républiques les rivalités et les factions, mais aussi les sentiments de fierté et d'estime pour soimême qui sont la vie morale des associations.
C'est en général le commencement du onzième siècle que les historiens assignent pour date à la renaissance de la civilisation en Italie. Quand la fatale année (1000) dont la superstition populaire redoutait l'approche avec terreur, comme celle de la fin du monde, eut expiré sans catastrophe, on se livra avec joie à la sécurité que Dieu, comme les hommes, semblait vouloir accorder à la terre. Peu à peu
reparurent le bien-être et Taisance, condition indispensable de toute culture de Tesprit ; on vit renaître le com* merce et avec lui rechange des idées. Venise et Amalfi, bientôt ensuite Pise et Gènes, renouèrent les relations de ritalie avec l'Orient. Les croisades les rendirent plus fréquentes. L'usage de la boussole inspira l'audace aux navigateurs. D Intrépides voyageurs pénétrèrent dans la Tartarie, dans la Perse et jusqu'en Chine et au Japon.
Vers la fin du treizième siècle le vénitien Marco Polo enflamma l'imagination de ses compatriotes par ses merveilleuses descriptions des contrées les plus reculées de l'Orient *, que son père, son oncle et lui-môme avaient parcourues. Cependant deux Génois % devançant Christophe Colomb, sortaient du détroit de Gibraltar avec deux galères, et allaient se perdre dans l'océan Atlantique en cherchant la route des Indes.
Quant à la culture intellectuelle, l'Italie, comme toute l'Europe au moyen âge, préluda à la civilisation générale de toute la nation par celle de l'Église et du cloître. Avant d'avoir ses poètes et ses naïfs chroniqueurs en langue vulgaire, elle eut ses moines, ses prédicateurs, ses philosophes, ses théologiens.
Nous avons cherché à peindre, dans nolra Histoire de la littérature française^ la société cléricale de la France. Nous ne nous arrêterons point sur celle de l'Italie qui présente les mêmes caractères, ou plutôt qui n'en est pas distincte. La grande monarchie de l'Église n'était point limitée par les frontières des divers royaumes : elle était une, comme sa langue sacrée, universelle dans la majestueuse identité do ses études et de son administration. L'Europe du moyen
1. Maraviglie del mando. On donna à Marco Polo le surnom de messet* Migiione, à cause des richesses fabuleuses qu*il était censé posséder ou qu*il attribuait, dans son récit, au grand khan des TarlareA» Jl. Todesio Doria et Ugolino Vivaldi.
LA PREMIÈRE RENAISSANCE. Il
âge, malgré la confusion et la bizarrerie apparente qui s'agitent à la surface, n'a qu'une seule yie morale, qu'une seule forme littéraire, représentée et pour ainsi dire symbolisée par Tuniformité de son culte. Il semble que du fond de l'Allemagne et de l'Angleterre jusqu'aux extrémités de l'Italie et de l'Espagne, s'élève vers le ciel, si l'on prête une oreille attentive, la voix solennelle de l'Église, à peine modifiée par la diversité nécessaire desraces et des climats. Or la France était au moyen âge le centre et pour ainsi dire le cœur du grand corps catholique^ C'est d'elle que tout part, c'est à elle que tout aboutit. Si Rome était le trône de l'autorité, Paris était la source de la doctrine. Si l'une décidait, l'autre avait discuté. Paris était déjà la ville capitale de l'intelligence. Maisalors, comme depuis, ce n'était pas par sa propre supériorité qu'il suffisait à ce rôle glorieux : toutes les provinces de l'Église lui fournissaient leur contingent d'hommes illustres. Lltalie y venait briller au premier rang. De même que sous Gharlemagne elle avait prôté à la France ses premiers maîtres, ce fut elle qui céda à l'Abbaye du Bec et ensuite au siège de Canterbury Lanfranc ^ et saint Anselme *. Ce fut elle qui donna à Paris Pierre Lombard, le maître des sentences ', dont l'ouvrage servit de texte à toute la théologie du moyen âge ; elle imposa à l'Université rétive deux de ses gloires les plus brillantes, saint Bonaventure, le docteur séraphique (1221-1274), et sod^ illustre ami saint Thomas d'Aquin, le docteur angélique (1227-1274), ce génie encyclopédique, qui, dans un autre ûècle, dit Fontenelle, aurait été Descartes. L'Italie envoya, encore à ce célèbre rendez-vous de TEurope une foule di» professeurs et d^élèves fameux alors, peu connus aujour*
]. Né à Pavie en 1005. mort en 1089.