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son inconstance : un malaise secret, une mobilité inquiète le pousse sans cesse à Pise, à Bologne, à Avignon, à Paris, à Naples, à Rome, à Parme, à Mantoue, à Vérone, à Padoue, à Milan, à Ferrare, jusqu'à ce qu'il vienne dans sa villa d'Ârquà mourir, comme devait mourir le premier apôtre de la Renaissance, assis dans sa bibliothèque et la tête sur un livre. C'est que Pétrarque était condamné à un exil plus douloureux que celui de son père : il était banni de l'antiquité, exilé dans son siècle. Dès son enfance il avait rêvé les beaux jours d'Athènes et de Rome libre, et, poursuivi par ce songe qu'embellissaient les illusions de sa pensée, il allait par le monde cherchant partout dans la nature et dans les hommes les rayons affaiblis d'un passé glorieux. Avec quelle joie pieuse il retrouvait çà et là quelque manuscrit latin échappé aux ravages du temps et de la barbarie! Ce fut lui qui découvrit à Vérone en 13(i5 les Lettres de Gicéron, à Arezzo les Institutions oratoires de Quintîlien. Il se faisait, autant qu'il était possible, contemporain de ces grands hommes, non seulement en écrivant leur langue et en retrouvant quelque chose de leur élégante diction, mais en leur adressant des lettres, en conversant familièrement avec ces illustres morts, comme avec des amis de tous les jours.
Ce culte que Pétrarque avait voué à l'antiquité n'était pas une passion solitaire et sans influence. L'érudition, appelée à régénérer l'Europe, était alors une puissance. L'Italie et la France avaient les yeux fixés sur Pétrarque. Les princes se disputaient son amitié et sa présence ; l'empereur écoutait ses avis avec respect ; à Venise, dans une cérémonie publique, la place du savant fut marquée à la droite du doge. Sans charge, sans fonctions dans l'État, îl exerçait un pouvoir suprême : il était en Italie le chef et pour ainsi dire le doge de la république des lettres. Enfin on sait que les Romains ressuscitèrent pour lui la vieille coutume du triomphe, et que Pétrarque fut solennellement
couronné au Gapitole. Il était juste qu'une antique cérémonie honorât en sa personne la renaissance de la science antique.
Car c'était bien le père de la Renaissance, c'était le savant, le poète latin que son siècle prétendait surtout couronner. Pétrarque lui-même compta longtemps son épopée latine, intitulée Africa^ et dont Scipion est le héros, comme son principal litre au souvenir de la postérité. La critique moderne blâme dans ses nombreuses œuvres latines, tant en prose qu'en vers, une certaine pompe de rhéteur, une vulgarité d'idées voisine du lieu commun. Reproche injuste et étroit! On ne voit pas que rien n'était alors plus neuf que le lieu commun, et que toute redite était une découverte. Avant d'augmenter le patrimoine de la pensée, il fallait songer à le recueillir. .
Les honneurs, les richesses même qui eu furent le fruit ne pouvaient satisfaire Pétrarque ; une seule chose dans le siècle barbare où il ne se consolait pas de vivre, lui parut digne de fixer toute son âme, ce fut l'amour, le culte de la beauté, cette religion dé l'antiquité païenne, qui devait recevoir de l'Italie moderne une nouvelle consécration. Pareille à la colombe do la Bible, l'âme du poète errant ne trouva qu'un seul objet dans le monde où reposer ses blanches ailes et elle en rapporta un rameau toujours vert.
Ce fut une Française qui inspira Pétrarque. Le 6 avril 1327 il rencontra pour la première fois dans une église d'Avignon celle dont la pensée devait faire le bonheur, le tourment, la gloire de toute sa vie, Laure, fille d'Audebert de Noves, jeune femme de dix-neuf ans, mariée depuis peu à Hugues de Sade. Il conçut pour e!le un amour dont le caractère dépendit assurément des sentiments de Laûre; cet umour fut toujours pur religieux, enthousiaste, tel que les mystiques le conçoivent pour la Divinité, tel que Tavait décrit Platon. La poésie qu'inspira une passion si extraordinaire en reproduit fidèlement Ti mage. G est l'i-
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déal le plus élevé, le plus délicat, le plus dégagé de tout élément étranger, de tout alliage terrestre. L'amant de Lauro isole le sentiment qui l'inspire, non seulement de tout objet vulgaire, mais encore de tout ce qu'il pourrait contenir en lui de moins pur : dans sa pensée comme dans sa vie, il divise l'amour en deux parts, et n'offre à son idole que le plus chaste encens. Pétrarque est le poète de l'abr straction, non de l'abstraction sèche et incolore du savant, mais de celle qui conduit l'artiste à la région la plus sereine de la beauté. Ce n'est plus, comme Dante, un de ces poètes puissants qui s'emparent de toute la nature par droit de conquête, qui embrassent l'univers et le transforment poétiquement par la force d'assimiktion de leur génie : Pétrarque n*éprouve qu'une seule émotion, et la nourrit de parfums, de rosée, d'harmonie. Il ne s^uttache qu'à une pensée, mais c'est de toutes la plus belle, la plus céleste. Il a le don de nous y intéresser sans cesse, d'en charmer continuellement nos regards. C'est une seule fleur brillante dont il développe à loisir tous les pétales. Rien n'égale en douceur cette poésie toute de calme, de fraîcheur, cette suave monographie de l'amour 1 II semble que c'est dans une région inaccessible à toutes les émotions communes que se joue ce drame paisible ; car c'est bien véritablement un drame lyrique que le Canzoniere de Pétrarque : il a ses progrès, son intrigue, ses péripéties, sou grave et terrible dénouement. Les moindres bontés de Laure et ses fréquentes sévérités, ses maladies, ses chagrins, les petites querelles qui peuvent exister entre deux amants qui se parlent à peine, un sourire, un mot, un gant qui tombe et qu'on ramasse, tout devient le sujet, l'occasion d'une pièce de vers. Ici le poète espère, plus loin il n'a plus qu'à mourir. Là il se fortifie contre les dédains de sa dame et s'enveloppe d'une magnifique indifférence ; ailleurs il s'abandonne à l'ivresse de sa joie : il a remarqué que Laure a pâli en apprenant son prochain départ. C'est
sur ce frêle et léger tissu qu'éclatent les plus vires couleurs de la poésie. La nature prodigue au poète ses objets les plus riants : l'herbe, les zéphirs, les ruisseaux payent leurs plus doux tributs à sa lyre. C'est un luxe de détails, une profusion d'images dont s^effraye notre goût septentrional. L'or, l'argent, les perles, le soleil se jouent à chaque instant dans ces vers. L'esprit surtout, le bel esprit italien, qui met en mouvement toutes ces richesses de style, qui les unit, les sépare, les rassemble de nouveau en mille combinaisons inattendues, étonne et fatigue souvent notre froide raison. On mettait autrefois en question si un homme d'esprit pouvait parler allemand; nous serions quelquefois tenté de nous demander si une passion sérieuse peut s'exprimer en ital.en. Mais le sentiment qui se trouve sous tout cela est si puissant, si vrai, si pur, qu'en dépit de cette langue trop brillantée pour nous, il charme, il touche, il attendrit.
L'expression naturelle et pour ainsi dire nécessaire de cette poésie, c'est le sonnet, forme d'élite, élégante et pure comme l'amour de Pétrarque. Dans le sonnet tout est choisi, tout est soigneusement limé : pas un mot répété, pas un vers négligé ou commun. Quel moule plus propre à condenser des idées indécises et fuyantes, à leur imposer des contours fermes et arrêtés? Le souffle délicat de la muse italienne *■ s'enveloppera donc volontiers de cette bulle légère où se réfléchissent les plus éclatantes couleurs. Pourvu qu'elle soit gracieuse, la pensée peut y être faible à son gré. Le sonnet est une mélodie, une musique indépendante, où le rythme a ses lois en lui-même sans dai«:;ncr les recevoir de l'idée qu'il traduit. D'abord se développent lentement deux quatrains revêtus de leurs rimes régulièrement croisées; ils exposent avec une gravité ma-