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LA POÉSIE ÉPIQUE

Scandiano. II ne fut pas moins heureux dans le dessin des caractères : il n'a laissé à TArioste qu'à ennoblir ceux qu'il avait créés.

C'est Boiardo qui a enseigné à son successeur l'art de peupler son poème de cette multitude de personnages doués chacun d'une figure distincte et individuelle; et bien que ses caractères soient tracés avec moins de finesse, ils ont quelque chose de plus naturel et de plus touchant. Quand l'Arioste amène un acteur sur la scène, il a toujours une arrière-pensée pour les autres, et ne perd jamais de vue l'effet général du poème. Boiardo est plus absorbé dans chacun de ses héros : il partage naïvement leurs joies et leurs chagrins ; il oublie momentanément tous les autres, il oublie jusqu'à ses lecteurs. C'est surtout lui-même qu'il cherche et réussit à amuser par ses fictions. Il est son propre public ; et quoiqu'il feigne d'adresser ses récits à un auditoire populaire, nous voyons toujours en lui le riche seigneur, écrivant à loisir dans son palais. Ce n'est plus, comme Pulci, un poète plébéien, admis à titre précaire à la table des grands, et environné d'un cercle de critiques amis mais éclairés : c'est un noble comte qui condescend à ajouter aux plaisirs de ses hôtes, et qui joint la lecture de ses vers aux autres agrémeiits de son splendide banquet.

Dans ses récits, il conserve un ton grave et un peu froid, qui est loin de valoir la naïve gaieté de Pulci. Romancier plutôt que poète, Boiardo est doué d'une fécondité d'invention merveilleuse. Il multiplie et entrelace avec une incessante profusion les intrigues et les aventures : il déploie le premier dans ses descriptions toutes les richesses de là féerie, et toute la brillante déraison des fictions orientales. C'est lui qui en décrivant l'île de Falerine et de Mofgane a créé le véritable modèle des îles d'Alcine et d'Armide. Les monstres, les géants, les enchantements se succèdent chez lui avec plus de prodigalité encore que chez fies prédécesseurs. Il sait plus habilement unir les tra-

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ditions du cycle de la Table ronde à celles de nos Chansons de geste Mais chez lui le caractère héroïque de la vieille épopée française disparaît de plus en plus sous les intrigues d'amour. Le fier Roland par exemple, mis à la poursuite d'Angélique, ne garde guère de son antique physionomie que son intrépide valeur. Le style enfin n'est pas dans ce poème à la hauteur de l'invention. Boiardo ne possède pas bien toutes les ressources de la langue : sa versification est dure et sans grâce ; sa diction, moins confuse que celle de Pulci, est plus incorrecte. Pulci a orné son poème des idiotismes du dialecte florentin ; Boiardo, qui vivait à Ferrare, a employé outre mesure les provincialismes de Lombardie qui ne sont ni expressifs ni gracieux *. D'ailleurs ce poète mourut avant de terminer son ouvrage. Il n'a donc pu mettre la dernière main à la partie même qui nous reste.

Un poète plein d'esprit et d'originalité/Francesco Berni, instruit par la lecture de l'Ârioste, a refait le poème de Boiardo et a donné au Roland amoureux les deux choses dont il manquait le plus, la grâce et l'harmonie.

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