‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 55 sur 113 · Tiknor's History, tome I^ page · texte numérisé non relu

Tiknor's History, tome I^ page

de Saldana et d'une sœur d'Alphonse le Chaste. Le roi, irrité de la faute de l'Infante, l'enferme dans un monastère, jette le comte dans un cachot et élève l'enfant comme son propre fils. La bravoure du jeune chevalier, sa douleur quand il apprend la captivité de son père, ses prières pour en obtenir la délivrance, ses exploits pour la mériter, la trahison du roi qui no lui rend que le cadavre de son père, le désespoir et la rébellion de Bernard, forment le sujet d'environ quarante romances, dont plusieurs sont pleines d'intérôt et de pathétique.

Le cycle suivant n'en contient guère que vingt : il nous entretient de Feman Gonzalez, autre nom célèbre en Espagne, brave chef qui au dixième siècle reprit aux Mores la Castille et en fut le premier comte souverain. Viennent ensuite les sept enfants de Lara : leurs aventures sont la matière d'environ trente romances dont quelques-unes figurent parmi les plus belles du recueil. Livrés par la trahison de leur oncle entre les mains des Mores et massacrés'tous les sept, ces chevaliers trouvent un vengeur dans la personne de leur huitième frère, le jeune et glorieux Mudarra.

Mais la plus populaire de toutes ces renommées, le nom le plus cher aux chanteurs espagnols, c'est Ruy Diaz de Bivar, le Cid. On pourrait aisément compter cent soixante romances composées à sa gloire. C'est un cycle complet, une biographie poétique qui poursuit le héros dans toutes les circonstances de sa vie. Quelques-unes sont fort anciennes, et portent, plus que toutes les autres compositions du recueil, l'empreinte profonde du génie espagnol. Elles ont en outre, pour nous Français, un intérêt particulier : elles nous présentent, sous la forme naïve d'une composition des premiers âges, le premier germe d'un des chefs-d'œuvre de notre grand siècle Nous allons donc céder au plaisir d'en transcrire ici quelques fragments. Voici la première et sauvage esquisse de la fameuse scène où Don

Diègue confie à son fils et son affront et sa vengeance : « Rodrigue^ aS'tu du cœur? »

Diègue Laïnez pensait K l'affront fait à sa race Déjà noble, riche, antiqae Avant Ignace et Abarque; Et voyant que lui manquaient Les forces pour la vengeance, Parce que pour son grand Age, Lui-même il ne peut la prendre, Il est aultisans sommeil A table sans appélit ; Il n'ose lever les yeux Ni sortir de sa demeure, Ni parler à ses amis, Dont au contraire il s'éloigne, Craignant de les offenser Par le soufQe de sa honte.

Étant ainsi combattu De sentiments honorables Il fit une expérience Dont la fin fut favorable, n fit appeler ses fils, Et sans dire une parole, Leur serra, à l'un, à l'autre.

Leurs nobles et tendres mains....

Et l'honneur prêtant des forces, En dépit des cheveux blancs, Au sang glacé de ses veines, Il les serra de manière Qu'ils dirent : « Seigneur, assez 1 « Que veux-tu? dans quel dessein?

L&che-nous, car tu nous tues. »

Mais quand il vint à Rodrigue, N'ayant déjà plus d'espoir....

L'infançon, les yeux en flamme, Et tel qu'un tigre en fureur.

Plein de colère et d'audace, Lui dit à l'instant ces mots :

« Lâchez, père, à la maie heure I « A la maie heure, l&chezl « Si vous n'étiez pas mon père, « Vous me payeriez cet affront, a El moi-même, de mes mains, « J'arracherais vos entrailles.

« lin me servant de mes doigts « Au lieu de poignard ou dagae. • Le vieillard, pleurant de joie, Lui répond : « Fils de mon àme, « Ta douleur chasse la mienne, « Ton air indigné me plaît.

< Cette foreur, mon Rodrigue, « Montre-la dans la rescousse « De mon honneur qui n'est plus, « Si ta main ne le regagne. »

Il lui conta son outrage, Le bénit et puis Tarma De répée avec laquelle Rodrigue tua le comte, Et commença ses exploits*.

La rudesse héroïque des anciens âges n'est pas moins fortement empreinte dans la romance quatrième, où Rodrigue apporte à son vieux père, assis tristement à table, <c la tôte sanglante de son ennemi qu'il tient par les cheyeux »; et la huitième, où Ghimène met enfin un terme à ses poursuites, présente un tableau de mœurs des plus piquants.

De Rodrigue de Vibar > Grand renom au loin courait; Cinq rois il avait vaincus, Maures de la Maurerie....

A Burgos était le roi Que Fernand on appelait.

Notre Ghimène Gomez, Devant le bon roi paraît...

A ses pieds s'étant jetée, Elle lui dit son projet :

« Mon père était don Gomez

1. Il faut, en lisant cette pièce, supposer k la fin de chaque seconM vers une assonnance que nous n'avons pu concilier toujours avec Texa ctilude extrême dont nous nous sommes fait une loi.

2. Ou Bivar : les Espagnols confondent presque, dans leur prononciation, le 6 avec \ev; ils méritent la vieille épigramme d'Ausone contre les Gascons :

Felicem populum, mvere oui Mbere utl

« Qui dans Gormaz commandai l :

< Si Rodrigue Ta tué, « En brave homme il se battait.

« Je vous demande une grâce ; • Me roctro\ez. s'il vous plaît :

« C'est ce même don Rodrigue « Que pour mari je voudrais.

« Je me tiendrais bien casée, .

m Et bien fiëre j*en serais.

« Je suis sûre que son bien « Fera toujours des progrès, « Qu'un jour il sera plus riche « Qu'aucun parmi vos sujets.

« Seifirneur, une telle grâce, « A votre prou tournerait.

« Ce serait œuvre pieuse, « Et je lui pardonnerais « La mort que soufTrit mon père « A cela 6*il consentait. »

Au roi parut équitable Ce que Ghimène voulait.

Il écrivit à Rodrigue :

De venir il lui disait A Plaisance, où fut le prince, Et que l'affaire importait.

Rodrigue qui vit la lettre Que le roi lui envoyait, Chevaucha sur Babieça :

Trois cents guerriers le suivaient.

Tous ils étaient hidalgos, Ceux que Rodrigue menait; Tous avaient des armes neuves, Et tous ses couleurs portaient... Le roi vint à sa rencontre.

Car tendrement il l'aimait :

Et le roi dit à Rodrigue :

« Vous venez ; c'est fort bien faiL « Chimène, fille du comte, « Pour mari vous demandait.

« Et le meurtre de son père, « Elle vous pardonnerait:

« Consentez-y, je vous prie; « Un grand plaisir j'en aurais.

m Je vous ferais bien des grâces, « Des terres vous donnerais. »

Alors répondit Rodrigue :

« Roi seigneur, cela me plait, « Ainsi que toute autre affaire

« Ou ta volonté serait. »

Le roi mercia Rodrigue ; Le mariage fut fait.

G*68t ainsi que le chant populaire accompagne tous les grands hommes, tous les grands faits de TEspagne à travers les siècles, depuis les Romains et les Goths, jusqu'à la découverte de l'Amérique et la conquête du Pérou. Sans doute cette chronique chantée ne mérite pas toujours une confiance entière pour les événements qu'elle nous transmet. Mais les idées, les mœurs, la vie morale de la nation y sont reproduites plus fidèlement que dans toute autre histoire. En ce sens, Sancho-Pança a parfaitement raison : « Les romances sont trop vieilles pour mentir. »

Si le caractère de loyauté guerrière est profondément empreint dans le poème du Cid et dans les romances^ un autre trait distinctif de la nation espagnole se manifeste dans les œuvres du plus ancien de ses poètes connus.

Gonzalo de Berceo, qui mourut vers 1268, a composé des poésies sacrées, de pieuses légendes, où se peignent tour à tour la naïve crédulité et la religion toute extérieure, toute matérielle de ses compatriotes. Gonzalo chante tantôt la vie du glorieux confesseur saint Dominique de Silos, et celle de saint Miilan, né à Berceo comme lui ; tantôt les miracles et les douleurs de la Vierge, ou le sacrifice de la messe, ou le martyre de saint Laurent.

Ce poète contemple le monde d'un point de vue tout monacal ; sa pensée ne va guère plus loin que les murs de son cloître. lien résulte un certain effet qui ne laisse pas d'être poétique. La nature se transforme pour ainsi dire à ses yeux : le merveilleux seul vit et s'anime : le jour qui éclaire ses poèmes semble passer par les vitraux coloriés de son église. '

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C'est une heureuse idée que de faire raconter la passion du Christ par sa glorieuse mère* et les paroles que lui prête Técrivain ne sont pas toujours indignes de cette fiction '. Il est remarqud)le que, chez le poète espagnol, les auteurs du supplice infligé au Christ ce ne sont pli^s seulement les Juifs, mais aussi les Mores.

Le caractère national perce encore dans l'énergie un peu féroce où se comptait le poète, comme feront plus tard les peintres espagnols. U affectionne les tourments et les martyres. Ses plus belles stances sont celles où il décrit le jugement dernier. Nous en traduisons quelques-unes.

D&as le septième joar, sera presse mortelle, Les roches ébranlées auront combat entre elles; Elles se heurteront comme troupes cruelles Et resteront broyées menu comme du sel.

Les hommes efirayés, pleins d'une angoisse amère. En voyant éclater ces signes de colère, Chercheront & se mettre en quelque étroit repaire Et diront aux montagnes : « Cachez-nous sous la terre.

1. Si l'épopée du Cid et les autres longs poèmes que nous avons déjà nommés laissaient quelques doutes sur Tinfluence qu'exerçaient alors les trouvères français en Espagne, le désir un peu jaloux d'imiter nos poètes se trahirait assez dans une strophe singulière de Gonzalo. Le poète introduit un moine qui prie la Vierge de raconter elle-même ses douleurs; il ajoute :

Sabran maiores naetas de la to alabancia

Que non renuncian todos los maestrus de Franeia.

« On saura plus de choses à ta louange que n'en racontent tons les cliantres de la France ».

2. Elles le sont quelquefois. Par exemple : la Vierge, importunée par les supplications du saint moine, se décide à l'exaucer pour se débarras» aer de lui :

Disso aanta Maria : pensemos de tornar :

Non qaiere esti monge darnos ningun Tagar.

Sainte Marie dit : « Pensons & y aller : ce moine ne veut pas nous iiisser tranquille. »

Nul le douzième jour, n'osera contempler; On verra dans le ciel grandes flammes voler; On verra les étoiles, de leurs voûtes tomber Gomme tombent l'hiver les feuilles du figuier.

Les deux inspirations. Tune guerrière, l'autre monacale, qui animent les premiers chants des poètes espagnols, ne sont pas répandues au hasard sur toute la partie chrétienne de la Presqu'île; elles se circonscrivent l'une et l'autre dans des limites déterminées : elles ont leurs zones géographiques, comme les plantes. Vers la Catalogne, vers Valence, sur le territoire contesté entres les Mores et les chrétiens, retentissent les chants de guerre : à Galahorra, à Astorga, en deçà du bruit des armes, à l'ombre des couvents qui s'élèvent sur le sol reconquis et s'avancent avec la victoire, on voit naître les poèmes sur les sujets religieux ou classiques, et les imitations moins nationales de nos derniers trouvères. Enfin à la cour des rois et des princes d'Aragon et de Castille fleurissent les chants lyriques empruntés aux troubadours.

Ainsi un prêtre de Léon, Juan Lorenzo Segura, écrit vers la fin du xiii* siècle un poème sur Alexandre^ avec le cortège d'anachronismes crui accompagne partout ce héros de la légende. Les poèmes moraux et allégoriques détrônent, comme en France, les grandes chansons de geste. Nous rencontrons, au xiv* siècle, la célèbre Danse des mortSy dont la terrible sarabande parcourt alors toute r£urope. Un archiprêtre deHita, Juan Ruiz, semble à la fois l'héritier de Rutebeuf et le devancier de Rabelais. Il écrivait en 1330 et 1350. Ses œuvres, bizarre mélange de dévotion et d'immoralité, sont composées de récits et d'anec^dotes personnelles, mêlées de fictions et d'allégories. On y rencontre des fables et des contes, empruntés à nos fabliaux, entre autres le burlesque Combat du Ca/maval et du Carême^ associé de la manière la plus étrange aux

aventures d'une certaine aïeule de Marette^ cpie Tarchîprêtre appelle audacieusement Trotte-couvenL

ÂTimitation de nos trouvères Ruiz unit encore celle de nos troubadours : une portion de son récit est entrecoupé de chansons pastorales à la manière des Provençaux, et qu'il appelle Chants de la montagne, Cantigas de la Serrana.

Rabelais prenait soin de nous avertir « de ne pas juger \rop légèrement, n'être, au dedans de son livre, traité, que moqueries, folâtreries et menteries joyeuses... La drogue dedans contenue, disait-il, est de bien autre valeur que ne promettait la boîte. » Et là dessus il nous rappelait l'exemple du chien, la bête du monde la plus philosophe^ rencontrant quelque os médullaire, qu'il brise et suce pour en tirer la moelle. Don Ruiz a la même prétention pour son bizarre poème : « Grardez-vous, dit-il, de tenir cec pour un livre frivole et menteur ; ne croyez pas qu'il ne parle que de bagatelles. De même que de beaux deniers se cachent en un cuir vil, ainsi une œuvre badine peut receler beau savoir. La graine CLxenuSy extérieurement plus noire que marmite, est à l'intérieur plus blanche que l'hermine : un vil roseau recèle le sucre ; sur une branche épineuse s'épanouit la noble fiieur de la rose. »

Les roses de Don Ruiz sont loin d'être sans épines. On peut juger par le morceau suivant de l'aspérité et de l'audace de ses satires.

Grand est le pouvoir de l'argent : d'un fripon il ftut un homme de bien, d'un malotru un homme d'importance, il fait courir le boiteux, parler le muet. Le manchot est capable de trouver des mains pour palper de l'argent. D'un rustre, il fait un duc; d'un ignorant, un sage.

Le mérite se mesure à la rondeur de la bourse. Où est l'argent, là est la noblesse : qui manque d'argent ne s'appartient pas à lui-même. Avec de l'argent vous trouverez consolations, joies, plaisirs : vous ob- •tiendrez l'oraison du pape, vous achèterez le paradis, vous gagnerez e salut.

J'ai vu en cour de Rome, ce chef-lieu de là sainteté, que chacun s'inclinait fort bas devant l'argent. Â lui les pompes, les honneurs.

Devant l*argent, chacun courbait son front comme devant la majesté souveraine.

L'argent changeait la vérité en mensonge, le mensonge en vérité Il créait abbés, prieurs, évoques et archevêques. A bien des ignares il donnait des dignités. L^argent tenait lieu d'examen : au pauvre, on objectait son ignorance....

L'argent est alcade, il est juge honoré, alguazil et procureur^ avocat subtil et conseiller sévère. Il s'entend à remplir tous les offices. Tout ici-bas se fait par ou pour de l'argent. C'est le grand magicien qui transforme la face du monde.

La satire de rarcbiprêtre n^est que plus piquante, lors* qu'elle prend la forme de Tanecdote.

Certain larron, voulant se mettre en sûreté du côté de la justice humaine, signe un pacte avec le diable, qui lui promet son assistance. Armé de cet appui, mons larron va droit chezuajuif, et s'empare d'or à foison. Il est pris et mis aux fers. Aussitôt d appeler son ami, l'auteur du mauvais conseil. « Me voici, répond le diable : n'aie pas peur, demeure tranquille. Tu ne mourras pas de ce coup. Quand tu seras conduit devant le tribunal, prends à part l'alcade, confère avec lui, et mettant la main dans ton sein, offre-lui ce que tu y trouveras. Je réponds de ton salut.

Quelques jours après, les prisonniers sont conduits devant le juge : notre voleur s'approche doucement de l'alcade, et mettant la main dans son sein, il en tire une coupe d'or d'une valeur inestimable et lui en fait présent. <c Messieurs, dit aussitôt le juge, cet homme a été arrêté mal à propos ; je le tiens pour innocent. Prévôt, qu^on le mette sur-le-champ en liberté. >

Une fois hors de prison notre larron exerça longtemps sa coupable industrie. Mainte fois arrêté, il échappait toujours avec des présents. Mais le diable finit par se lasser, et un jour que le larron, étant pris, faisait appel à son méchant ami : « Pourquoi, lui dit le malin, m'appeler à tout propos ? Que crains-tu ? compte sur moi ; use du même procédé : demain tu seras libre. »

Mons larron prend Talcade à part, selon qu'il avait accoutumé, met la main dans son sein... et en tire un triste cadeau, une corde longue d'une aune qu'il présente à son juge, (c A la potence ! crie aussitôt le digne magistrat. »

Ce ton moqueur et plaisant ne règne pas seul dans l'œuvre de l'archiprètre de Hita. Quelquefois, comme dans ses vers sur la mort, son langage est solennel et même attendri. Ailleurs, comme dans ses hymnes à la Vierge, il respire le souffle le plus pur de la dévotion catholique. Cet incroyable mélange donne au livre de Don Ruiz un originalité Lizarre, qui ne laisse pas de prouver, à défaut de goût, une grande souplesse de talent et de style.

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