CHAPITRE III
LITTËRATURE DE COUR
Poésie imitée des troubadours français. — Préludes de la Renaissance.
La période d'érudition et d^allégorie, qui signale partout, au moyen âge, la fin de la poésie héroïque, fut pleine d*éclat en Espagne. Les poètes y furent presque tous rois et seigneurs. A la différence de nos barons du Nord, les princes de l'Espagne pensaient et disaient noblement que u le savoir n'émousse pas la pointe de la lance, et n'afTaiblit point le bras qui manie l'épée du chevalier^ ^, Le roi Alphonse X donna le signal (1221-1284). Ce prince surnommé le Sage, c'est-à-dire le savant, écrivit un poème sur la pierre philosophale. Tandis qu'il traçait les
1. ExpressioBs du marquis de Santillane dans V Introduction aux proverbes, Anvers, 1552, page 150*
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fameuses tables astronomiques surnommées Alfonsines^ il faisait traduire la Bible en castillan et introduisait la langue castillane dans tous les actes judiciaires et dans les écritures publiques. Il commanda et probablement rédigea en partie lui-même la première des chroniques en jprose dont nous parlerons tout à l'heure. Enfin continuant les travaux législatifs de saint Ferdinand, son père, il laibsa dans le code qu'il appela d'abord El Setenario^ et qu'on nomme aujourd'hui Les sept parties (Las siete pa/rtida^)j un monument qui fait encore autorité dans les deux mondes.
Cet ouvrage n'est pas seulement une collection de lois, c'est encore une série de traités sur la législation, la religion, la morale. C'est une composition philosophique qui se propose de convaincre non moins que de commander. Le royal auteur nous rappelle parfois le législateur de Platon, parfois les Capitulaires où Gharlemagne prêche à ses durs Germains la morale évangélique.
Le passage suivant nous donnera une idée du style et des opinions d'Alphonse X. A lire le portrait que le roi trace d'un tyran, on croit entendre un profond moraliste plus encore qu'un législateur.
Un tyran, c'est un matire cruel qui, par force, par rase ou par trahison, s'est emparé du pouvoir dans un royaume ou un pays quel qu'il soit; et te.le est la nature de ces hoiiimes, qu'une fois 'leyenus forts dans le pays, ils aiment mieux travailler à leur profit, quoiqu'au détri' ment du pays, qu'au profit de tous; car ils vivent dans une crainte continuelle de perdre leur pouvoir. E- pour accomplir leur projet librement, les sages d'nutrefois ont dit qu'ils usent de leur puissance contre le peuple de trois manières. La première est qu'ils s'efforcent de maintenir leurs sujets dans l'ignorance et dans la crainte', parce qu'en cet état, ils n'auront pas l'audace de résister à leurs volontés; la seconde est qu'ils les empêchent d'être affectueux et unis entre eux, de sorte qu'ils n'aient point de confîance les uns pour les autres : car tant qu'ils vivront désunis, ils n'oseront parler contre leur maître, de peur que les autres ne leur gardent point foi et secret ; et la troisième manière, c'est qu'ils tâchent de les appauvrir, et de les engager dans des entreprises considérables, qu'ils ne peuvent jamais finir, en sorte qu'ils aient tant de mal
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qu'il ne leur vienne jamais à la pensée de rien projeter contre celui qui les gouverne. Surtout les tyrans ont toujours fait leurs efforts pour dépouiller les puissants et détruire les sages.. Ils confient leur conseil et la garde de leur personne à des étrangers qui les servent de bon gré, plutôt qu*à ceux du pays qui servent par contrainte. Nous pouvons dire de plus que bien qu'un homme ait obtenu la souveraineté dans un royaume par une des voies légitimes dont nous avons parlé dans les lois précédentes, cependant, s'il use mal de son pouvoir, par les moyens dont nous parlons dans cette loi, on peut encore l'appeler tyran; car il change sa domination légitime en illégitime, comme Aristote l'a dit dans le livre qui traite de la régie et du gouvernement des royaumes*. »
On admire davantage encore la mâle vigueur de ce style, quand on songe qu'Alphonse écrivait vingt ans seulement après Berceo, le plus ancien des poètes connus de l'Espagne, et que pendant les deux ou trois siècles suivants, on ne peut citer aucun ouvrage de prose qui surpasse en pureté ou en élévation les Siete partidas du royal écrivain.
Son neveu, Juan Manuel (1282-1347), brave chevalier, prince turbulent et avide du pouvoir, dont toute la vie fut une longue suite de victoires sur les Mores, de révoltes et d'intrigues à main armée, eut aussi l'ambition d'être un écrivain. De douze ouvrages qu'il avait composés, transcrits en un magnifique volume et légués avec une inquiète prévoyance au monastère de Penafiel, un petit nombre se sont conservés jusqu'à nous, un seul avait été livré à l'impression jusqu'à ces dernières années : c'est aussi le plus remarquable au point de vue littéraire. Le comte Lucanor ', tel est le titre que lui a donné l'auteur, est une série de cparante-neuf nouvelles ou apologues, racontes avec une naïveté un peu verbeuse, et réunis par une fietion des plus simples qui leur sert de lien; cette collection