Partidall, titulo I, ley
2. Le comte Lucanor a été traduit pour la première fois en français par M. A. de Puibusque. Les autres ouvrages de Juau Manuel qui viennent de revoir la lumière, gr&ce à M. Gayangos, sont : le Livre de VInfantf conseils à son fils Fernand ] le Livre du clievalier et de Vécuyer, et le Livre des Étala,
rappelle, sans les égaler, les contes orientaux des Mille et une nuits, et les spirituels récits de nos fabliaux ^ Le Boccace de l'Espagne est loin de valoir son contemporain dltaUe.
Au reste le but de Juan Manuel était bien différent de celui du conteur florentin. Le Decamerone est le jeu d'un bomme d'esprit, mais de mœurs peu sévères, qui songe à plaire plus qu'à instruire : Le comte Lucanor est l'ouvrage d'un bomme d'Ëtat, qui, sous forme d'apologues, veut donner des leçons de sagesse pratique à une nation grave et sérieuse*. L'auteur suppose donc qu'un sage conseiller, qu'il nomme Patronio, consulté par son maître, le comte souverain Lucanor, lui fait à chaque question une prudente réponse, dont l'application trop directe est un peu adoucie par la fiction qui l'enveloppe.
Voici la traduction d'un de ces récits.
Le comte Lucanor s'entretenait un jour comme il suit avec Patronio^ son conseiller : « Patronio, lui dit-il, vous savez bien que je ne suis plus très jeune, et vous n'ignorez pas que j'ai eu beaucoup de soucis et de peines dans ma vie : eh bien 1 je vous avoue que je voudrais maintenant me donner du bon temps, chasser à loisir, sans plus me soucier de travaux ni de fatigues ; et, comme je sais que vous me donnerez toujours le meilleur conseil, dites-moi, je vous prie, ce qu'il vous semble que je dois faire.
— Seigneur comte, répondit Patronio, puisque vous demandez un avis raisonnaible, je voudrais qu'il vous plût d'entendre ce que Fernand Gonzalez répondit un jour & Nu&o Lalnez.
— Volontiers, dit le comte. »
Et Patronio poursuivit ainsi :
« Le comte Fernand Gonzalez était à Burgos, et il avait fait de grands efforts pour défendre sa terre; une fois qu'il se trouvait un peu plus en repos^ Nuûo Laïnez lui dit qu'il serait à propos qu'il évit&t désormais de
t. Les récents travaux de MM. Guyangos et Amador de los Rios en Espagne et de M. Baret en France (Histoire de la littérature espagnole^ 1863); ont mis en lumière l'origine indienne des apologues de Juan Manuel et montré dans le Pantcha-Tantra la source commune d'un grand nombre de contes du moyen âge.
2. Sismondi, Littérature du midi de VEurope, tome III, page 210.
se mettre en si grande peine, lui conseillant de s^éjonir, et de laisser s'éjouir ses gens. — Autant qu'À homme du monde me plairait, répondit le comte, de me donner congé et liesse; mais Nufio LAlnez savait bien qu'il avait guerre avec les Maures, avec les Léonais et ceux de Navarre. Si je songeais à mener grand'joie, mes ennemis se tourneraient bientôt contre moi. Si nous voulions aller à la chasse avec de bons faucons, chevaucher par tout le pays d'Arlanza sur de bonnes mules grasses, bien nous le pourrions faire, mais il arriverait ce que dit le proverbe : Uhomme mourut, et sa renommée avec lui. Mais si nous voulons n'avoir nul souci de bien vivre, faire beaucoup pour nous défendre, et porter haut notre honneur, on dira de nous, après notre mort : L'homme mourut^ mais non sa renommée. Puisqu*un jour nous devons passer de vie À trépas, bons ou mauvais, m'est avis qu'il* ne serait pas bien que l'amour du repos nous empêch&t d'agir de telle sorte qu'après notre mort survive à jamais la renommée de nos actions.
« Et vous, seigneur comte Lucanor, qui savez aussi qu'il vous faudra mourir, si vous écoutez mon conseil, l'amour du plaisir et du repos ne vous empêchera jamais de faire telles choses qui, après votre mort, fassent durer à jamais votre nom. »
Le comte goûta beaucoup ce conseil; il le suivit et s'en trouva bien. Don Juan Manuel, estimant aussi que la leçon était utile à retenir, la fît écrire dans ce livre, et composa des vers qui disent ceci :
« Bien peu dure la vie; si par la mollesse et le plaisir nous perdons bonne renommée, nous serons exposés à l'injure. »
On le voit, cet apologue est le contrepied de celui de Pyrrhus et Ginéas, dont Rabelais a fait Picrochole et Échéphron ^. Juan Manuel a bien moins d'esprit, de verve et d'entrain que Fauteur de Gargantua; mais on s'aperçoit à la tendance héroïque de sa morale qu'il écrit dans un autre siècle et pour d'autres lecteurs.
C'est surtout pendant le règne de Juan II (1405-1454) que s'établit en Espagne le goût de la poésie brillante et légère à laquelle les troubadours ont attaché leur nom, et qui domine, vers la fin du moyen âge, dans toutes les cours de l'Europe. « Ce roi lui-même, dit son chroniqueur, aimait la musique, jouait des instruments, chantait et faisait des vers ». « Il lisait bien, dit Fernan Perez de Gusman, aimait les livres et les histoires, se plaisait à entendre des
1. Rabelais, livre I, chapitre xxxiii, — Boileau, épître I, vers 61.
vers ingénieux, et savait reconnaître ceux qui n'étaient pas bons. »
S'il eût possédé en effet ce dernier talent, il aurait eu de quoi Texercer autour de lui. Rien de plus froidement recherché que la plupart des poésies faites pour amuser les loisirs du faible roi gouverné par son connétable. L'âme manque à ces vers comme l'énergie à ce règne. Ce ne sont que jeux d'esprit, que lieux communs d'amour, que frivoles combinaisons des ornements du langage. Le premier personnage du royaume, Henri, marquis de Yillena, entreprit d'établir en Gastille une académie du gai savoir. Il rédigea un art poétique (Arte de Trobar)\ pour familiariser ses compatriotes avec la science des trou^ badours. Issu, par son père, de la famille royale d'Aragon, et par sa mère de celle de Gastille, chef et protecteur de l'académie provençale de Barcelone, fondée directement par celle des jeux floraux de Toulouse, il semblait appelé par sa naissance à introduire chez les Castillans les jeux brillants de la gaie science. Son ami, son disciple, le marquis de Santillane (lAigo Lopez de Mendoza), le premier historien de la poésie espagnole *, en fut aussi le zélé promoteur. A Fimitation des Provençaux il joint celle des anciens auteurs toscans. U introduit le sonnet en Espagne; il cite comme ses modèles Cavalcante, Guido d'Ascoli, Dante et surtout Pétrarque. Il emploie la vieille octave italienne usitée dans Boccace [Filo&trato),
Cette première tentative de culture étrangère ne féconda point la poésie castillane. Les fruits qu'elle produisit diffè-
1. Il ne nous en reste qu'une maigre analyse avec quelques extraits qu'on trouve dans les Origines de la Ungua espafiola de Mayans y Siscar, tome II, page 321.
2. Sa leUre au connétable de Portugal, sur la poésie et les poètes espagnols ses prédécesseurs et ses contemporains, est un monument précieux pour l'histoire littéraire. On la trouve dans le premier volume de la collection de Sanchez: CoUeccion de poesiaa easteilanas antei'io* rea al seglo xv, Madrid, 1729-1790, 4 voL in-S.
rent peu de ceux que nous ont offerts nos troubadours de France. C'est la même subtilité, la même recherche dans les idées, souvent aussi la même élégance de forme. Rien de nouveau, d'origiûal, de profondément senti dans toute cette poésie de palais. En vain se multiplient les poètes et les vers ; en vain, à Timitation du roi, les seigneurs espagnols forment autour d'eux de petites cours, où le bel esprit est une mode et le gai savoir un titre de faveur : la vraie poésie c'est l'émotion de l'âme; tout l'art du monde n'y saurait suppléer.
Un curieui recueil nous met à même d'apprécier facilement toute cette littérature. L'un des secrétaires partie culiers de Juan II, Juan Âlfonso de Baena, juif converti et fort lettré, fit vers 1449, pour amuser le roi et ses courtisans, une ample collection de toutes les pièces qu'on admirait le plus alors ^ Son exemple fut suivi : divers recueils du même genre furent composés vers la même époque. Tous sont du même goût, tous nous présentent les mêmes poètes, et souvent les mêmes œuvres. Ge sont pour la plupart des vers d'amour, quelquefois ingénieux, presque toujours vagues et subtils. On en pourra juger par la cancion suivante du poète Gartagena, l'une des plus remarquables en son genre» par ses qualités et par ses brillants défauts.
Je naquis^ ne sais pourquoi ; Car tel sort vint me poursuivre Que Mourir ne veut de moi, Et moi, je ne veux pas Vivre.
1. On peut lire une description très détaillée du Cancionero de Baena et du manuscrit qu'en possède la Bibliothèque nationale de Paris, dans V Histoire comparée des littératures espagnole et française, par M. A. de Puibusque, Tome I, page 393.
Le Cancionero gênerai, imprimé par Fernando de Gastillo, parut pour la première fois en 1511 : huit éditions de cet ouvrage se succédèrent en moins de trente ans. Enfin, on en donna deux autres à Anvers, en 1557 et 1573.
Innt qu'aurai vie ici bas^
Je ferai juste querelle
4 la Mort qui ne veut pas
De moi; qui pourtant veux d^elIe.
Nulle fin à mon tourment; Car si la Mort m'est ravie, C'est qu'elle a vu clairement Qu'elle était pour moi la Vie.
Non té para qaé nasel Poes en tal estremo estô Que el Morir no quiere à mi, Y el Vivir no quiero yo.
Todo el tiempo que Tiviere, Tenre may justa qaerella Da la Maerte, pues no quiere A mi, qaeriendo yo à ella.
l Que fin espero daqnî,?
Pues la Muerte me negd.
Pues que claramente vie Qu'era Vida para mi.
Les plus nobles seigneurs de la cour de Juan II, le roi lui-même, son fils le prince Henri, plus tard Henri IV, le connétable Âlvaro de Luna, les comtes de Haro, de Placencia, les ducs d'Alva, d'Albuquerque, de Médina Sidonia et d'autres non moins illustres se plaisaient à écrire de pareils vers. Ceux qui ne pouvaient en trouver eux-mêmes, en faisaient composer sous leur nom. C'était ' des chansons pour leurs aames, ou des énigmes en vers (preguntas) auxquelles on répondait dans le même langage, ou encore des devises chevaleresques (invenciones) composées chacune par celui qui devait la porter. Souvent la veille d'un tournoi, d'une de ces passes d'armes si fré- ' quentes et si splendides sous Juan II et Henri IV, les comtes et barons tiraient au sort l'emblème qui devait orner leurs armes, et composaient en vers une exergue pour l'expliquer. L'un d'eux avait pour emblème une corde
à puits garnie de ses deux seaux, et inscrimit pour de* vise:
L'un est plein^ c*e8t la soufifrance :
L'autre est vide, c'est Pespoir.
Un autre tirait pour emblème un papillon, et disait .
Insecte au vol incertain, Tu péris sur la chandelle.
Lasl pareil est mon destin 1 Pris par l'éclat de ma belle, Mon cœur toujours trop fidèle Se brûle en s'approchant d'elle.
Au roi Juan le sort donnait pour emblème une grille de prison, et le roi poète trouvait les Vers suivants :
Prison et douleur profonde, Tout doit être supporté, Pour l'amour de la beauté La plus parfaite du monde.
Pour relever la fadeur de cette poésie de confiseurs, les poètes de cour ne trouvèrent rien de mieux que le pédantisme. Quelquefois leur subtilité rappelle les disputes de l'école, et les abstractions arides de nos moralités. Ils font dialoguer longuement le Sentiment et la Science, la Raison et la Pensée, TAffliction et l'Espérance ^ Pour déplorer la mort d'uy noble seigneur (le marquis de Santillane), l'un d'eux* amène les sept vertus cardinales, qui prennent tour à tour la parole dans un poème de douze cents vers. S'ils admirent les poètes italiens, s'ils cherchent à les imiter, c'est dans l'érudition, dans l'allégorie qui attriste cer-
1. Poèmes du vicomte Altamira, de Diego Lopez de Haro, de Hernaa Mexia, de Costana, dans le Cancionero gênerai de Caslillo.