Gomez Manrique, neveu du marquis
taînes parties de leurs ouvrages. Le marquis de Santillane lui-même reproduit dans diverses compositions' quelques idées de VEnfer et du Purgatoire de Dante. Il lui emprunte jusqu'au titre de son poème immortel, en l'affaiblissant par un diminutif modeste, dans sa Comediella de Ponza. On y voit figurer la Fortune en compagnie de trois reines espagnoles et du conteur Boccace, dont le nom seul révèle la préoccupation littéraire de l'auteur.
L'écrivain le plus célèbre de cette cour, Juan de Mena, espèce de poète-lauréat de l'époque, qui chante tous les événements du règne, et dont le Cancionero recueille religieusement tous les vers, exprime en lui cette double tendance delà littérature espagnole placée entre le déclin du moyen âge français et l'aurore de la Renaissance italienne. D'un côté il écrit un long et ennuyeux poème de huit cents vers sur les sept péchés capitaux, mortelle allégorie qui a pour sujet la guerre entre la Raison et la Volonté de l'homme ; de Tautre il imite deux fois l'épopée dantesque, mais avec peu de goût. D'abord, qui le croirait? dans le voyage que l'auteur fait au Parnasse pour assister au couronnement de Santillane {Coronation]^ Mena trouve sur la route une forêt obscure, puis une région de douleur, où les crimes sont punis, et une contrée bienheureuse, demeure des gens de bien. Le Labyrinthe^ un autre de ses poèmes, accuse d'une façon plus évidente encore l'inteotion d'imiter le grand poème toscan. Il s'agit encore d'une vision, d'une femme couronnée de fleurs, qui joue le rôle de Béatrice, mais qui, chez Mena, n'est que la Providence. Puis nous apercevons trois cercles du Des* tin figurant le Passé, le Présent et l'Avenir. L'action sa pahse comme celle du Paradis^ dans les corps célestes : Mercure, Vénus, le ISoleil, Mars, Jupiter, Saturne. Là se déroule l'histoire de l'Humanité, qui donne lieu quelque-
l. Sur la mort de VUlena; Couronnement de Jordi.
fois à des épisodes dont Tinspiration est vraiment poê* tique, comme la mort du comte de Niebla^et celle de La« renzo Davalos^ Mais quelques nobles élans, quelques effusions patriotiques ne rachètent pas chez « TEnnius espagnol» la froideur d'une action que l'allégorie vient sans cesse amortir. Cette osuvre, composée de trois cents stances, est partagée en sept ordres (ordenes) en l'honneur des sept planètes. Le roi Juan, non moins ami des nombres symboliques, voulait que son poète ajoutât au Labyrinthe soixante-cinq strophes nouvelles, pour égaler ainsi le chiffre des jours de Tannée. Le prince faisait tort aux années bissextiles.
Au milieu de cette littérature vouée presque tout entière à l'affectation et au pédantisme, on trouve de loin en loin de gracieuses idées, des fantaisies agréables ; on y rencontre même un poème d'un véritable talent : nous voulons parler des couplets (eopUis) du comte Jorge Manrique, sur la mort de son père. Sentiment vrai, imagination rêveuse, élégante versification, tout se réunit pour faire de ces quarante-deux stances un des monuments les plus précieux de la vieille poésie espagnole. Lope de Vega disait qu'elles méritent d'être écrites en lettres d'or. L'auteur y expose la rapidité de la vie, la dure nécessité de la mort, il regrette les nobles princes, les gracieuses dames qu'il a vues briller autrefois à la cour, et termine par l'éloge de son père, vertueux et intrépide chevalier qui, comme tant d'autres, ne vit plus que dans son souvenir. Un bon nombre des strophes de ce poème sembleraient aujourd'hui des lieux communs un peu usés; mais, au milieu d'une littérature pleine d'affectation, rien n'était plus nouveau qu'un langage à la fois élégant et simple, exprimant des idées justes et sérieuses. Voici la première de ces stances :