‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 62 sur 113 · LES^ CHRONIQUES · texte numérisé non relu

LES^ CHRONIQUES

des princes (De casibus Prindpum de Boccace), les Éthiques de saint Grégoire, Isidore de Summo bono^ Boèce, et V Histoire de Troie (de Guide de Golonna). » Une circonstance non moins favorable, c'est qu'il prit luimême une part active aux révolutions et aux faits politiques qu'il raconte. Cette combinaison de qualités diverses^ cette union de la science d'un clerc et de l'expérience d'un homme d'Ëtatdnt produire une chronique d'un genre nou^ veau, non moins différente de la sécheresse des annales de Sanche le Brave et de Ferdinand IV, que de la crédulité naïve et poétique d'Alphonse X. On s'aperçoit que l'auteur a lu et étudié Tite-Live ; il en imite quelquefois jusqu'aux dramatiques discours. En général son style est simple, grave et même sévère. Il n'exprime aucune émotion, mais il en fait naître. Il raconte froidement des crimes atroces, mais il les montre si fidèlement dans leurs détails, qu'on en conçoit toute l'atrocité. Quel drame plus frappant, par exemple, que la catastrophe de l'infortunée Blanche de Bourbon, la jeune et belle épouse que Pierre le Cruel délaissa deux jours après son mariage et sacrifia à sa passion pour Maria de Padilla! L'historien nous montre d'abord la reine mariée solennellement dans l'église de Tolède, et ensuite gémissant dans sa prison à Médina Sidonia; il nous laisse voir le mécontentement des nobles, l'indignation de la famille et de la mère même du roi. Puis il nous conduit pas à pas, avec son impassible exactitude, à travers une longue série de meurtres et d'atrocités, jusqu'au dénouement fatal de cette sanglante tragédie, devant lequel D. Pedro a hésité pendant huit ans. Il y a dans cette longue succession de faits, dans ce patient et minutieux procès-verbal, une puissance de pathétique qu'aucune expression générale n'aurait pu atteindre. Ni la poésie ni l'éloquence ne peindraient le caractère cruel de ce prince avec une vérité plus terrible. Ici point de jugements, point de formules collectives : tout est détaillé, mis

en scène : c'est la manière de Froissart; à la naïveté un peu puérile du narrateur français tout occupé du spectacle extérieur des événements, se substitue chez le ehroniqueur espagnol la sagacité pénétrante de l'homme d*Ëtat, qui découvre et révèle les passions et les projets des princes. Si Âyala raconte comme Froissart, il pense déjà comme Philippe de Gomines^

Après lui la chronique continue à se transformer en histoire. Celle de Jean II, rédigée par Fernan Perez de Gusman, renferme un grand nombre de documents contemporains et authentiques, qui lui assurent, comme autorité historique, une grande supériorité sur les chroniques précédentes. Alonzo de Palencia, élevé en Italie par les Grecs de Constantinople, introduit dans le récit du règne agité 4e Henri IV un style qui vise à l'élégance antique et n'arive le plus souvent qu'à l'emphase et au mauvais goût» Enfin Fernan del Pulgar, conseiller d'État et annaliste officiel des rois Ferdinand et Isabelle, sans être un bon historien, n'est plus un. chroniqueur. Les divisions artificielles de son récit, ses réflexions, son style, les discours qu'il attribue à ses personnages, tout annonce que l'imitation plus ou moins intelligente des historiens classiques a remplacé pour jamais en Espagne la simple et candide exposition qui faisait le charme des chroniques du moyen âge.

Outre ces annales officielles, qui se succédaient comme les rois dont elles racontent la vie, la littérature espagnole de la même époque nous offre des récits épisodiques de quelques événements particuliers, qui, comme peintures de mœurs, ont peut-être encore plus d'intérêt. Nous n'en citerons qu'un seul exemple. En 1434, sous le règne

1. On a encore d'Ayala un poème didactique, Rimado de palado, espèce de traité sur les devoirs du prince et (te ses conseillers, entremêlé de satires sur la cour et les diverses classes de la société.

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