LES CHRONIQUES. SOL
de Juan U, eut lieu une passe d'armes accompagnée des circonstances les plus singulières, qui sembleraient ne pouvoir trouver place que dans les aventures du héros de Cervantes. Un seigneur de la cour. Don Suero de Quinonés, s'établit pendant trente jours à la tête du pont d'Orbigo, près de la ville de Léon, à l'époque où la route était le plus fréquentée par les chevaliers qui se rendaient en pèlerinage à Saint-Jacques de Gompostelle. Le jeudi de chaque semaine, il portait au cou une chaîne de fer, en l'honneur de sa dame, et il avait fait vœu de ne la point quitter, avant d^avoir brisé contre tout venant un nombre déterminé de lances. Neuf champions ou mainteneurs. partageaient avec le chevalier enchaîné l'honneur de garder le passage ; et le roi protégeait de son autorité souveraine cette étrange provocation. Soixante-huit chevaliers y répondirent. Six cent vingt-sept assauts furent livrés pendant les trente jours; soixante-six lances volèrent en éclats : un chevalier aragonais fut tué, plusieurs furent blessés, entre autres Quinones lui-même et huit de ses neuf compagnonfi. Delena, un des secrétaires du roi, rédigea sur le lieu même la première esquisse du récit de cette aventure, sous le titre du Passage honorable [El posa honroso) . Elle fut depuis abrégée par Juan de Pineda et publiée sous le même titre en 1588, telle que nous l'avons aujourd'hui. On voit que si la chronique tendait une main vers l'histoire, elle semblait, grâce aux mœurs de l'époque^ présenter l'autre au roman de chevalerie.
i.*ianovation; Boscan, Garcilaso. — L'opposition nationale; Gastillejok La transaction; Mendoza.
Le seizième siècle fut pour la littérature espagnole ce que le règne de Louis XIV a été pour la nôtre, l'âge des œuvres classiques et d'une imitation originale. Mais l'élément étranger qu'alors s'assimila l'Espagne ne fut pas directement l'antiquité gréco-latine, ce fut l'Italie moderne. Son modèle était plus voisin, mais moins pur; plus facile à imiter, mais moins fécond en fortes et saines pensées. C'est le spectacle de cette union littéraire des deux péninsules, de cette fusion de deux arts d'origine diverse que nous allons nous donner dans ce chapitre.
L'époque de la Renaissance coïncida avec l'essor le plus glorieux de l'Espagne. Comme autrefois les Romains, les Espagnols avaient lutté cinq cents ans dans les limites de leur péninsule : un demi-siècle leur soumit la moitié du globe. Charles-Quint leur donna l'empire de l'ancien monde, Colomb leur en fit un nouveau. L'Océan se couvrit de leurs flottes, l'Europe trembla sous les pas de leur formidable infanterie. La Sicile, la Sardaigne, le Portugal, la Flandre, furent réunis à la couronne, l'Italie asservie, Rome saccagée, l'Angleterre menacée, la France envahie, la puissance ottomane engloutie dans les eaux de Lépante; et au milieu de l'Europe ébranlée l'Espagne, fière de ses conquêtes et riche en apparence de l'or transatlantique^ put s'arrêter un instant comme pour reprendre
haleine, et prêter l'oreille aux ehants de ses poètes, à, l'écho de sa gloire. Époque brillante, époque dHvresse et d'orgueilleux aveuglement, où nul n'apercevait encore les causes de décadence qui travaillaient déjà les entrailles de la nation !
Les arts italiens furent un des butins de la conquête, ou plutôt, comme autrefois la Grèce, l'Italie conquit ellemême ses farouches vainqueurs ; elle leur imposa, par droit de supériorité littéraire, son goût, sa poésie, ses rythmes, et presque sa langue.
Cette assimilation se préparait depuis longtemps. Même à l'époque où absorbés dans leur lutte contre les Arabes, les Espagnols, enfermés dans leurs Pyrénées et leurs mers, restaient comme étrangers aux mouvements politiques de TEurope, ces soldats de la croix n'avaient pu s'empêcher de tourner sans cesse les yeux vers le centre du catholicisme. La religion se confondait pour eux avec la patrie, et Rome entrevue de loin, à travers les illusions de leur foi, leur apparaissait comme la' ville sainte, d'où descendaient les ordres et les bénédictions du ciel.
A l'influence religieuse, l'Italie ajoutait déjà celle d'une plus haute culture intellectuelle. Avant l'année 1300, quand l'Espagne n'avait encore que l'université peu fréquentée de Salamanque, l'Italie en possédait au moins cinq, dont quelques-unes, fameuses dans toute l'Europe, attiraient des étudiants des plus lointaines contrées. Les Espagnols qui désiraient s'instruire, allaient alors à Paris ou en Italie : en général c'est l'Italie qu'ils préféraient. Bologne, la plus ancienne et longtemps la plus distinguée de ses écoles, compta dès le treizième siècle des Espagnols parmi ses étudiants et ses professeurs. En 1360 un collège espagnol fut fondé à Bologne par le cardinal Carillo de Albomoz, archevêque de Tolède. Padoue, la plus célèbre université italienne après Bologne, nomma en 1260 un Espagnol pour recteur, Yicence, Yerceil, Naples, Rome,
furent dès lors pour les jeunes gens les plus distingués dé l'Espagne des écoles recherchées et des sources indispensables d'instruction ^
Le commerce multiplia les relations entre les deux péninsules. Barcelone, longtemps rivale de Pise et de Gènes, rapportait sur ses navires les idées et les mœurs italiennes, et les répandait du treizième au seizième siècle en Catalogne, en Aragon, en Gastille. Bientôt la politique jeta l'Italie sous la main de l'Espagne, qui s'attacha à sa proie et ne la lâcha plus. Les vêpres siciliennes (1282) ouvrirent la Sicile aux Aragonais, et, par suite, à la monarchie espagnole. Naples tomba au quinzième siècle sous la domination d'Alphonse Y d'Aragon (1441), et, au commencement du seizième (1503), la perfidie de Ferdinand le Catholique en. fit une dépendance directe de la couronne d'Espagne. Pendant plus d'un siècle, une longue succession de vice-rois, environnés d'officiers, d'hommes de lettres, de poètes espagnols, vinrent y établir leur cour et polir au contact des vaincus leur esprit et leur langage. Des ambassades régulières unirent le Saint-Siège et le trône de Ferdinand le Catholique; le fils du poète Santillane, le père du poète Garcilaso, vinrent tour à tour à Rome représenter la monarchie d'Espagne. Charles-Quint dès son avènement fit de l'Italie son centre d'opérations et la première arène de sa rivalité avec François I*'. En 1527 Home elle-même fut conquise, et, trois ans plus tard, l'héritier de Ferdinand et d'Isabelle recevait solennellement, à Bologne, la couronne de roi des Lombards et des Romains, des mains du pape réconcilié. Grâce à ces relations multipliées, tout ce qu'il y avait de noble, d'ambitieux, d'intelligent en Espagne vint pendant plusieurs
l. Ticknor, Hts^ort/ ofspanish literaturef 1,347. Tiraboschi, Storia délia letteratura ital^na^ IV, libro I, capitolo ni.
siècles respirer tour à tour l'air parfumé et amollissant de l'Italie.
L'union des deux littératures déjà si semblables par leur langue et issues d'une même ori|g;ine était dop« depuis longtemps préparée; un hasard détermina l'assimilation. Parmi les courtisans de Gharles-Quint se trouvait un noble catalan né à Barcelone dans les dernières années du quinzième siècle, Juan Boscan Âlmogaver. U avait d'abord servi dans les armées espagnoles, puis voyagé dans diverses contrées, mêlant, comme la plupart de ses compatriotes, la culture des lettres à la vie active de l'homme de guerre. Il avait composé de nombreuses poésies en langue castillane, toutes dans le goût et le style du siècle précédent, toutes analogues à celle des anciens Cancionevos. Toutefois le castillan était pour le jeune Barcelonais un idiome étranger^ et son oreille, accoutumée dès l'enfance aux sons de la langue catalane, presque identique avec celle des troubadours, devait être prédisposée à goûter la versification italienne. Ep 1526, il rencontra un jour il Grenade, à la cour de Gharles-Quint, l'ambassadeur vénitien Navagiero. « La conversation, nous raconte Bos* can lui-même, tomba sur quelques sujets relatifs aux lettres, particulièrement sur le génie et la variété des langues, et Navagiero me demanda pourquoi je n'essayais pas de familiariser la mienne avec le sonnet et quelques autres formes poétiques usitées en lialie ^ : .il ne se contenta pas de jetur ce propos en passant; il m'engagea avec instance à, entreprendre cette t&che. Je
1 . Lé rythme italien n'était pas précisément chose nouvelle dans la langue espagnole : on trouve des exemples de l'hendécasyllabe dans le Comte Lucanor de Don Juan Manuel, et le marquis de Saniillane avait composé quelques sonnets italiens : mais ces tentative^ étaient des boutades et non un système, des fantaisies individuelles, non une mode nationale. Pour réussir, il ne suffît pas qu'une innovation soit bonne, il faut qu'elTc* vienne à temps.
partis quelques jours après pour me rendre chez moi. Dans la longueur et la solitude du chemin, au milieu des choses diverses qui occupaient mon esprit, la question et les instances de Navagiero se représentèrent si souvent que je commençai à essayer ce genre de versification. J'éprouvai dans le commencement quelques difficultés à cause du grand art qu'elle exige et des particularités nombreuses qui la distinguent de la nôtre. Mais bientôt je crus m'apercevoir, peut-être par l'illusion naturelle de l'amourpropre, que mes efforts obtenaient quelque succès, et peu à peu j'apportai dans cet essai plus d'ardeur et d'attention ^ »
Ce simple récit a une grande importance : il nous révèle^ avec une rare précision de détails, l'origine de la révolution littéraire qui modifia si puissamment la poésie espagnole. Jusqu'alors elle s'était presque toujours renfermée dans le rythme des redondillds^ petits vers de huit syllabes, généralement trochaïques, et admirablement propres à la ballade, à la romance, à tous les genres d'improvisation populaire, mais qui ne se déployaient pas avec assez de souplesse et d'ampleur pour embrasser de grands sujets. C'est dans cette forme que Boscan lui-môme avait composé les pièces que renferme le premier livre de ses œuvres* et qu'il appelle lui-môme coblds espanolas (cou-
: 1. Las obras de Boacanf lib. Il, A la ditqiusa de Soma,
2. Voici un exemple de cette espèce de vers. II est tiré des premières poésies de Boscan. Noas en notons la quantité pour en mieux faire sentir l'allure : nous devons observer toutefois que les vers redondillos ne sont pas toujours aussi régulièrement trochalques que ceux-ci. Huit syllabes avec une rime ou une assonance leur suffisaient à la rigueur.
El sentir d% mT sênildÔ, Tân pr5ft)ndo hfi Dâvëgâdô, QQe më tiSne yfi finglëfâdtf, DOndS tTt5 dSspédTdd D0 sâlîr ni tt pié ni ft nSdo.
Mar de Amort lib.
pletsà la manière des Espagnols] . Le vers dactylique appelé d'arte mayor (d'art plus grand), mètre moitié dansant, moitié boiteux, dit Bouterwek, était généralement aban* donnée Quant à Tancien alexandrin imité de nos chansons de geste, il n'avait jamais été populaire en Espagne, et, depuis les poèmes du moyen âge, il était complètement oublié. Les poètes sentaient confusément qu'il manquait une corde à leur lyre : Boscan satisfit à ce besoin en naturalisant rhendécasyllabe italien*, et à sa suite les mètres divers qui en sont le fractionnement. C'était saisir habilement la réforme par le principe : une fois que la poésie eut déchiré les langes d'un mètre trop étroit, elle put
1. La strophe suivante d*ÂloDzo de Garthagène peut donner une idée du vers d'arte mayor.
Li faer^ d81 fuSgd que ilOmbrS, que ci€gi MY cuSrpd, mï filmtt, mY rnÛertë, mY vTdi Dd eotrfi, dô hi0r», dô todt, dtf ll6gS, Mita^ f nô mflerS stt llâma éocéndidtt.
Le rythme dadylique ou anapestique était loin de se faire sentir aussi exactement dans tous les vers écarte mayor. Souvent on se contentait de réunir onze ou douze syllabes, en laissant au hasard le soin d'en faire des dactyles.
2. L'hendécasyllabe (ou vers de onze syllabes) espagnol suivit les mêmes lois que l'italien. La marche en fut généralement lambique, c'est-à-dire contraire à celle des redondiUaa. Ils furent assujettis aux ^rots ou aux deux accents toniques qui forment l'harmonie essentielle des vers de Pétrarque et du Tasse. En voici un exemple tiré de Garcilaso de la Vega. Nous indiquons les accents.
For U el siléncio de la sélva ambréaa Porti la esquividid 7 apartamiénto Del solitario mente me agradâva For ti la verde yérba, el tresco viénto, El blando lirio, y ooloridâ résa Y dulce primaTéra deaeiTa.
Egloga I.
On voit que les accents tombent toujours, soit sur la quatrième, la huitième et la dixième syllabe du vers, soit sur la sixième et !a divièmei selon les règles de la versification italienne.
marcher librement dans les voies déjà ouvertes par lltalie. Le sonnet, la oancion, l'octave (otta/va rima)^ le tercet (terzina)^ le vers blanc (sans rime), offrirent aux poètes la plus riche variété de rythmes. La forme réagit sur la pensée : on imita la poésie italienne aussi bien que son mètre : on se proposa pour modèles Pétrarque, Bembo, Sannazar. Toutefois l'originalité du caractère espagnol marqua, même dès le début, toutes ces imitations. Boscan exclut de ses sonnets et de ses canzons une partie de la douceur italienne. Des couleurs plus fortes et plus tranchées dans la peinture des sentiments, des hyperboles exagérées et conformes au goût de ses lebteurs facilitèrent la transition. Quelquefois cet alliage donne aux stances du poète espagnol une énergie qui manquait à ses modèles.
Citons comme exemple deux pièces célèbres. Tune de Pétrarque, l'autre de Boscan. Nous allons traduire littéralement l'une et l'autre : ce sera leur faire un tort égal, et la proportion n'en sera point altérée : summa injuriay summum jii8. Voici le début de Pétrarque :
Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît seule digne du nom de femme a plongé ses membres délicats; heureux rameau dont il lui plut de se faire un appui; herbes et fleurs que sa robe éléganle recouvrit de son sein pur comme celui des anges, air sacré et serein où Tamour ouvrit mon cœur d'un trait de ses beaux yeux*, écoutez tous ensemble mes plaintifs et derniers accents.
Puis s'abandonnant avec tristesse, aux tendres et suprêmes espérances de son amour, le poète italien désire qu'on ensevelisse en ce lieu sa dépouille mortelle, afin qu'un jour celle qu'il aime vienne y voir « un peu de terre au milieu des rochers, et essuie ses yeux avec son beau voile. » Enfin ces idées de mort s'effacent devant une adinirable image. Le poète semble nous ouvrir, après cette perspective de la tombe, l'entrée au sein des délices
du ciel : il ne fait pour cela que revenir au gracieux souvenir de Laure assise au bord du même ruisseau :
De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir )- tombait une pluie de fleurs qui descendait dans son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient la terre, les autresflo ttaient sur l'onde ; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire : Ici règne l'amour.
.... Et je disais en soupirant : Gomment suis-je ici, et quand suis-je venu? Je croyais être au ciel et non où j'étais en effet. De ce jour je me plais tant sur cette herbe fleurie, qu'ailleurs je ne puis goûter la paix.
Boscan substitue à cette suave et idéale peinture un tableau plus austère et des contours plus arrêtés. Si son imagination est moins brillante, sa tendresse a quelque chose de plus pénétrant, de plus passionné.
Clairs et frais ruisseaux qui courez doucement en suivant votre pente naturelle ; montagnes, abri de la tristesse, séjour éternel de la solitude et de l'efiroi ; oiseaux dont les accents portent le calme dans les cœurs ; arbres aux verts rameaux dont le feuillage natt et meurt tour à tour aux divers changements des cieux, veuillez écouter mes chants tristes et douloureux, .mes vers remplis d'amertune.
Le poète espagnol n'invoque pas la mort; il se relève virilement sous le fardeau de la douleur :
Puisque le destin me sépare de celle dont je ne pouvais même penser à vivre éloigné^ une seule idée me soutient, c'est qu'il n'est pas temps pour moi de succomber à la mort. Mon âme doit rester ferme : il serait honteux de mourir l&chement. Si je succombe à la douleur, tous bl&meront mon désespoir. Un noble amour dédaigne un trépas vil et déshonorant.
Gomme Pétrarque, Boscan se réfugie aussi dans ses souvenirs, son imagination plus positive et non moins tendre lui retrace et lui fait deviner tous les actes de celle qu'il aime :
UT1, uisu 14
210 L'ESPAGNB.
Je rapporte à elle toutes les heures et tous les moments^, et ]e fixe la temps de chaque chose qu'elle peut faire. Je la vois, je l'entends, je pense ses pensées, je les devine. Mon cœur me dit, et je le crois : à présent elle est gaie, à présent elle est triste ; elle sort, elle s'habille, elle dort, elle se réveille. Mon esprit et mon cœur se disputent à qui me la représentera le mieux.
Je rappelle à ma mémoire le lieu où. je l'ai vue pour la première fois, le lieu où j*ai commencé à l'aimer, et je suis si fier de sentir à quel point je l'aime, que je ne sais si penser à elle n'est pas encore un plus grand plaisir que delà voir. Mon &me trouve des délices infinie» dans cette contemplation, où je crois être auprès d'elle; mais revenant à moi, je m'afflige que mon illusion ne soit pas durable, et mon triste cœur ne demande d'autre plaisir que de pouvoir toujours se tromper ainsi.
Boscan^ dans ses huit autres ccmcions et dans ses quatre-vingt-treize sonnets, imite Pétrarque et Bembo avec des différences analogues. Le reste de ses œuvres poétiques se Compose d'une paraphrase en vers non rimé» du poème de Musaeus sur Héro et Lcandrey de deux épîtres didactiques et un capitolo en terzines dantesques, enfin d'un poème semi-allégorique en octaves à la manière du Tasse et de TArioste. Partout il est fidèle aux formes italiennes, partout il cherche à les assortir au goût et aux habitudes dé ses compatriotes.
C'est dans le môme esprit qu'il traduisit librement l'ouvrage en prose de Baltazar Gastiglione intitulé Le courtisan. Rien jusqu'alors dans la prose castillane n'avait été écrit avec une pureté plus classique.
Boscan n'est pas un grand poète : on ne peut l'être que par ridée, l'image, le sentiment, et rien de cela ne dépasse chez lui le niveau d'une habileté ordinaire. C'est un esprit de l'ordre de Malherbe : l'histoire littéraire, sans exagérer son mérite, doit conserver avec reconnaissance son nom, qui s'attache à une importante évolution dans les formes de la poésie castillane.
Si Boscan en fut le premier moteur, un poète plus heureusement doué en assura le triomphe. Garcilaso de la Vega, né à Tolède en 1503, était d'une ancienne et
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illustre famille, fils de Tambassadeur du même nom à la cour de Rome. Il se distingua de bonne heure dans la carrière des armes, fit preuve d'une éclatante bravoure à la défense de Vienne contre les Turcs, reçut deux blessures à Tunis sous les yeux de Charles-Quint, le suivit en Piémont et mourut bravement à trente-trois ans, sur la brèche d'une forteresse près de Fréjus. Cette vie active et guerrière laisserait difficilement pressentir le caractère des œuvres de Garcilaso, si la plupart des poètes espagnols de cette époque ne nous habituaient à un pareil contraste. Presque tous furent des hommes de guerre, presque tous ont chanté les douceurs de l'amour et les charmes de la vie champêtre. Il semble que leur imagination, fatiguée de la sanglante réalité des combats, cherche un refuge dans une région plus calme. Grarcilaso avait encouragé Boscan dans son entreprise d'acclimatation poétique; lui-même parut se proposer de dégager et d'embellir la route ouverte par son ami. Il étudia avec ardeur Virgile, Pétrarque, Bembo et surtout Sannazar. Ses œuvres, qui forment un mince recueil publié après sa mort par la veuve de Boscan % ont un aspect italien qu'on ne peut méconnaître : mais à travers l'imitation se révèlent une inspiration touchante et un vr&i talent personnel. Ses yers respirent la grâce et la mélancolie; une douce et constante harmonie en complète l'expression et achève par l'oreille la séduction du lecteur. Quant à sa diction, telle en est la pureté, l'exquise élégance, qu'on peut, disent les Espagnols, citer à peine un mot de ses poèmes qui f ait vieilli et soit tombé aujourd'hui en désuétude.
Grarcilaso réussit surtout à rendre les iipages et les impressions champêtres. Rien, dans la poésie pastorale
1. Elles se composent de trente-sept sonnets, cinq cancions^ deux élégies, une épître en vers blancs, et trois pastorales qui, par leur étendue, forment à elles seules plus de la moitié du volume. Barce« Joua, 1543, petit in-4'', gothique.
des modernes, ne surpasse la grâce et le sentiment de fia première églogue (Salicio y Nemoroso). Ce genre si fade et si faux d'ordinaire s'anime et s'échauffe entre ses mains : on goûte, en lisant cette pièce, le charme de Tidéal, avec l'émotion irrésistible de la vérité. Essayons d'en citer un fragment ; mais en le citant dans une langue et sous une forme qui n'est pas la sienne, observons avec Sismondi « qu'une églogue a besoin de tous les ornements qui lui sont propres : si on la dépouille d'une.seule des illusions dont elle est entourée, les défauts du genre, la fadeur et la monotonie en deviennent plus frappants, et la traduction est d'autant plus perfide pour le poète, qu'en paraissant fidèle, elle met en évidence ce qu'il a de plus faible, et laisse évaporer son charme. »
Garcilaso a pris pour modèle de sa première églogue la huitième de Virgile. Deux bergers viennent pleurer tour à tour sur la perte de leurs maîtresses enlevées à l'un par l'infidélité, à l'autre par la mort. Le premier, Salicio, après avoir reproché à sa bergère absente sa dureté inflexible et le désespoir où elle le plonge, s'abandonne à la pensée mélancolique de son bonheur passé.
C'est par toi que j'aimais le fiilence de la forêt ombreuse, par toi me plaisait la retraite écartée du monl solitaire : je désirais pour toi l'herbe verte, le vent frais, le lis éclatant, de blancheur et la rose colorée et la douce saison du printemps. Ah 1 combien me trompait» combien était différent et d'une autre nature le iseutiment qui se cachait dans ton perflde cœurl Bien clairement me Taimonçait de sa voix la sinistre corneille qui répétait mon malheur. Coulez sans contrainte, coulez, coulez, mes larmes 1
Que de fois dormant dans le bocage, un songe (infortuné 1 je lo prenais pour une illusion) m'a averti de ma disgrâce 1 Je révais que dans les ardeurs de Tété j'allais abreuver mon troupeau dans le Tage et passer l'heure de midi sur ses bords. Mais à peine j'arrivais, je voyais les eaux se frayer une route inusitée et s'écouler loin de moi. Brûle de soif, accablé des feux du jour, je suivais le cours inûdéle de l'onde fugitive. Coulez sans contrainte coulez, coulez, mes larmes 1
Ces beaux lieux, qui lui sont encore si chers, il veut
par un dernier et touchant sacrifice hs abandonner pour que sa bergère y revienne et en jouisse, si elle le veut, avec son trop heureux rival.
Eh bien! ne reviens pas pour me secourir, mais ne ({uitte point pour cela les lieux que tu as tant aimés. Tu pourras y venir sans rien craindre de moi : je quitterai la terre oii tu m*as quitté. Viens donc, si c'est là le seul motif qui te retienne. Vois, ici est ce pré d'une douce verdure, ici cette ombre épaisse, ici cette claire fontaine qui autrefois t'était chère, et à qui je me plains de toi en pleurant. Peut-être trouveras-tu ici, puisque je m'éloigne, celui qui a pu me ravir tout mon bien. Puisque je lui ai abandonné ce que j'aime, c'est peu de lui laisser aussi la place oh j'ai aimé.
Le chant de Nemoroso a un caractère plus sombre et plus touchant encore : c'est la mort qui lui a enlevé celle qu'il aimait. Cette grande idée de la mort unie aux scènes champêtres produit le même effet que TArcadie du Poussin.
Le berger désolé s'adresse d'abord à ces eaux pures, à ces arbres, à ces prairies, témoins naguère de son bonheur :
bonheur fragile que la mort a sitôt moissonné 1
dans cette même vallée où il se désespère maintenant, il a vu son Élise reposer doucement à ses côtés.
Aujourd'hui, où sont ces yenx brillants, dont le regards, partout où ils s'attachaient, portaient mon àme suspendue à leurs mouvements? Où est celte main délicate, pleine de charmes vainqueurs; ces cheveux près desquels l'or était sans éclat et sans prix?....
Qui m'aurait dit, ô mon Élise, ô ma vie, lorsque dans cette vallée, au soufQe frais du vent, nous allions cueillant les tendres fleurs, que j'aurais à voir ce jour triste et solitaire, ce jour d'une longue séparation, qui devait mettre une fln amère à mes amours?....
Cette plainte étemelle et toujours la même dé l'humanité qui aime, qui meurt, qui souffre de la perte de ceux qu'ielle a aimés, ce perpétuel et terrible lieu commun de la mort, > trouve toujours de tristes sympathies prêtes à
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l'accueillir, quand il est exprimé a'OdC la simplicité et la vérité de la nature.
L'églogue de Garcilaso se termine par une douce peinture, tout à fait dans le goût de Virgile.
Nos bergers n^auraient pas mis de terme à leurs plaintes si l'aspect des nuages colorés de pourpre et d'or par le soleil couchant ne les avait avertis que le jour allait disparaître. Déjà on voyait les ombres descendre du flanc obscur de la montagne. Revenant à eux comme d'un songe, tandis que le soleil, dans sa fuite^ ne laissait après lui qu'un faible reste de lumière, ils rappelèrent leurs troupeaux et se retirèrent pas à pas.
L'innovation de Boscan et de Grarcilaso charma le public espagnol. Tout ce qui avait été en Italie, tout ce qui prétendait connaître et aimer la belle langue toscane , retrouva avec bonheur dans Tidiome maternel l'harmonie et la grâce qu'il avait admirées dans la poésie de l'autre péninsule. Savoir Pitalien était une distinction, un privilège de noble ou de guerrier : goûter la poésie hispanoitalienne fut une distinction plus facile, à laquelle la mode s'attîiclia promptement. Plusieurs poètes de talent, Hernando de Acuna, Grutierre de Gotina, Louis de Haro, s'empressèrent de suivre les traces de Grarcilaso.
Toutefois la réforme ne passa point sans opposition : et ici l'opposition avait pour elle des raisons excellentes. L'Espagne devait-elle renier son passé et renoncer à son mâle génie? Pourquoi s'abaisser, par un vain amour de la forme, au goût frivole d'une nation abâtardie ? Pourquoi redire Pétrarque et Sannazar quand on a ch3z soi le Cid, les Maures vaincus et toutes leurs héroïques ballades? Un homme d'esprit, Gristoval de Gastillejo, secrétaire du prince Ferdinand d'Autriche qui devint empereur, se posa comme défenseur de la poésie nationale et comme adversaire des novateurs, des pétrarquistes^ comme il les appelle dans un dialogue satirique, où il leur oppose les vieilles gloires ^ du quinzième siècle, Juan de Mena, Jorge M^mrique,
l'art italien en ESPAGNE. 215
Cartagena, Torres Naharro. II les raille eux et leur vers hendécasyllabe qui marche, dit-il, avec des pieds de plomb, « soutient qu'il n y a rien de plus beau que le mètre sautillant des redondillas. Gaslillejo le maniait avec facilité, il savait en user d'une manière piquante ; mais il manquait d'élévation, de grandeur, de toutes les qualités vraiment poétiques qui seules auraient pu combattre avec succès les novateurs. Néanmoins son opposition ne fut pas inutile. Elle avertit les poètes futurs de la nécessité d'une transaction. Le goût italien continua de régner, mais les vieilles qualités du génie espagnol durent désormais s'associer à son triomphe.
Un contemporain de (jarcilaso, Hurtado de Mendoza {1503-1575), tenta le premier de réaliser cette alliance : homme étonnant par l'étendue et la diversité de ses talents, plein de contrastes dans sa vie, dans ses goûts, dans ses œuvres, il semblait appelé à harmoniser les discordances. Le farouche gouverneur de Sienne, le dernier et le plus terrible oppresseur de l'esprit de liberté qui animait encore la Toscane, cet homme qui reçut et remplit la mission d'humilier le pape Paul III, qui fit haïr de toute l'Italie la domination de Gharles-Quint, et qui, sans cesse exposé au poignard des assassins, ne régna que par les supplices, fut l'un des esprits les plus cultivés et les plus ingénieux de son siècle. Historien, romancier*, orateur, homme d'État, homme de guerre, passionné pour la recherche des manuscrits de la Grrèce, il fut en même temps un des poètes les plus sensés et les plus aimables de l'Espagne. Moins novateur que Boscan, moins gracieux que Garcilaso, il n'éleva pas la poésie castillane, il en élargit la base en l'étendant vers les genres sérieux, et parvint à obtenir place pour le raisonnement sur le trône un peu frêle que
1. Nous parlerons en son lieu de son histoire de la Guerre de Grenade et de son roman picaresque de LazariUe de Tonnes.
rimagination occupa trop souvent toute seule. Il employa, rhendécasyllabe italien, avec quelque dureté, il est vrai;: mais il n'abandonna pas les redondillas^ qu'il polit et perfectionna. La seconde partie des œuvres de Mendoza^ celle que les Espagnols estiment le plus, comprend se» poésies dans l'ancien genre national. Lors même qu'il écrit dans le mètre italien, ce ne sont pas les Italiens moderne» qu'il imite, ce sont les anciens, c'est Horace, à qui il emprunte sans effort sa finesse et sa haute raison. C'est dan» l'épître que Mendoza nous semble exceller. Toutes le» siennes, à la réserve de deux, qui sont d'ennuyeuses complaintes d'amour, appartiennent au genre didactique ; toute» sont remplies d'une philosophie forte et cependant légère, précise et d'un style facile. Le mélange heureux de sentences, de portraits et de tableaux les sauve de la monotonie : la vérité d'un sentiment personnel leur donne un charme rare dans la poésie espagnole. Croirait-on quec'est le cruel proconsul de la Toscane qui écrit ce doux rêve de retraite et de bonheur domestique ?
Tout mon désir est de retourner jouir du repos dans ma maison. C'est là que ma vie s*écoulera sans passion» loin du mécontentement et du trouble, servant le roi pour mon plaisir. Si sa clémence s'étend jusqu'à moi, s'il me donne de quoi vivre dans la médiocrité, j'en jouirai; sinon je prendrai patience. Je mêlerai le repos à la paresse, mangeant sans soucis à mes heures, dormant un sommeil libre d'inquiétude. Cependant j'apprendrai que les enseignes victorieuses de la flotte d'Hespérie parcourent le Levant. Les enfants, les jeunes fllles, les femmes, les prêtres, toute cette troupe timide écoutera pétrifiée d'étonnement. Un ambassadeur de haute naissance arrivera peut-être chez moi, fatigué du voyage, et contera ses longues courses. Il dessinera sa route avec le vin qu'il répandra sur la table ^; il racontera tous ses hauts faits et tiendra fort secret le but de sa visite.
Les Espagnols ne peuvent pardonner à Mendoza une certaine âpreté dans l'harmonie de ses vers : les étrangers^
1. Détail assez curieux des mœurs espagnoles du seizième siècle, suivi aussitôt d'un trait d'une vérité impérissable.
moins sensibles à ce défaut, aiment à retrouver quelque chose du caractère de Fauteur dans cette rudesse, sans laquelle on ne saurait expliquer un tel talent dans un tel homme.