CHAPITRE VI
Les grands lyriques espagnols : Herrera, Louis de Léon, sainte Thérèse.
Il est un genre où la nouvelle école hispano-italienne pouvait jouir de tous ses avantages et justifier son avène* ment, «'est la poésie lyrique ; c'est-à-dire le libre élan de l'imagination et du sentiment, émus par un grand ou pathétique sujet. C'est là que la noblesse de son vers, Fampleur et la majesté de ses strophes devaient trouver leur plus légitime, leur plus magnifique emploi. Le moment était favorable : la langue poétique de l'Espagne se trouvùt en pleine et nouvelle possession de toutes ses forces. Elle n'avait pas encore fait entendre ces nobles accents que tout idiome humain répète à son tour, retracé ces splendides images de la nature, ces comparaisons, ces métaphores hardies, toutes ces formes choisies de la pensée que les rhéteurs ont desséchées et classées dans leur herbier ; qui semblent des lieux communs à ceux qui les ont longtemps contemplées, et d'admirables découvertes à ceux qui les aperçoivent pour la première fois; pareilles à ces sentiments du cœur que tout homme éprouve et croit inventer en traversant l'âge heureux de la jeunesse.
L'organe le plus retentissant par lequel l'Espagne, à son tour, redit les grandes paroles de Pindare, d'Horace, des
prophètes bibliques, fut un prêtre de Séville, dont l'histoire littéraire ne connaît guère que le nom, Fernando de Serrera'. Les Espagnols, non moins magnifiques que lui dans le langage de leur reconnaissance, lui ont décerné le titre de divin. Herrera le mériterait si, pour l'obtenir , il suffisait d'avoir une imagination avide de grands spec^ tacles, une âme facilement enivrée d'images éclatantes, de splendides descriptions, de noble et entraînante harmonie. Il a le 08 magna sonaturum qu'exige Horace; il a la verve et l'exubérante fécondité de langage que ce poète admire dans Pindare :
Fertur immensusque rnit proftindo Pindarus ore.
Il ne faut point attendre du poète divin de l'Espagne ces émotions personnelles, ces créations originales du sentiment ou de la pensée qui, à nos yeux, sont la condition indispensable du génie. La poésie de Herrera n'a rien d'intime, rien de naïf : son imagination est purement littéraire; c'est l'écho de toutes les grandes voix, la tradition •de tous les siècles, depuis David jusqu'à Glaudien. Ses odes forment une trame éblouissante, où viennent briller isans disparate les plus belles images qu'ait jamais conçues la poésie antique : la tempête qui gronde, le lion qui rugit, le soleil qui s'éveille dans les nuages dorés de l'aurore, les fleurs qui sourient avec toute leur grâce et leur fraîcheur. C'est de lui que Pascal pourrait dire : si la foudre cessait de frapper les plus hautes montagnes, les poètes seraient réduits au silence. Mais cet appareil traditionnel de la poésie n'a chez Herrera rien de froid et de vulgaire * le poète est lui-même sous le charme, il est •ému, enivré le premier de toute cette splendeur, et il la