‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 65 sur 113 · Né en 1515, à Séville, où il est mort en · texte numérisé non relu

Né en 1515, à Séville, où il est mort en

reproduit avec une complète bonne foi, dans ime langue parfaite, dans une admirable versification.

L'Espagne, elle aussi, fut entraînée. Faites abstraction de vos souvenirs : supposez que tout cela soit inventé et dit pour la première fois : ne sera-ce pas réellement admirable? Or, pour les Espagnols du seizième siècle, c'était la première fois qu'ils contemplaient chez eux ce glorieux spectacle, qu'ils assistaient à cette fête de l'imagination €t de l'oreille. Ces dominateurs de l'Europe, ces parvenus de la gloire voulaient cpi'on leur apportât à domicile toutes les magnificences des arts, tout ce qu'avait ressuscité la Renaissance, tout ce que l'Italie domptée semblait avoir créé pour ses vainqueurs. Ils voulaient entendre dans leur jeune et belle langue les nobles mélodies de Tode classique : Herrera satisfit à cette exigence nationale; il fut le poète du lieu commun sublime.

Trois de ses candons atteignent surtout ce but. La première, consacrée à la gloire de don Juan d'Autriche, vainqueur des Mores de l'Alpuxarra, est un brillatit tableau mythologique. Elle nous transporte dans le palais de l'Olympe, au moment où, avec son foudre bruyant et la fureur de son bras impétueux, le puissant Jupiter vient de précipiter Tarrogant Encelade dans les profondes cavernes de l'Etna. La terre rebelle à son empire, désormais vaincue et brisée, s'apaise tout en grondant sous la sanglante épée de Mars.

Alors dans le ciel rasséréné, Apollon fait entendre sa lyre harmonieuse, Apollon à la blonde chevelure ornée d'une couronne d'or et de laurier.

La suave mélodie tenait attentive l'auguste assemblée des Dieux^ et le ciel qui roulait avec une course rapide^ s'arrêta dans un doux enchantement.

Le chantre céleste célèbre alors la victoire des dieux flur les titans, la terrible égide de Pallas, le trident de

Neptune et le courage d'Hercule. Mars surtout, Mars, le dieu de la Thrace, estTobjet de setplus nobles louanges. Sous ses coups sont tombés Oromédon, Pélore et Mimas. Mais quelque glorieuse que soit k victoire , l'œil du dieu do Délos aperçoit dans ravenir une autre gloiro rivale qui, un jour, éclipsera la sienne. Le ciel accorde à l'Espagne un rejeton de l'invincible César, dont le bras arrêtera l'affreuse invasion des Turcs.

Le dieu décrit dans quelques strophes rapides la troupe menaçante des ennemis de l'Espagne qui s'avance de la cime escarpée des montagnes, et, pareille au nuage obscur, semble dérober la lumiire du jour. « Elle s'élance par des bonds rapides : le tonnerre gronde sous ses pas, la haine et la vengeance marchent devant elle. Mais le jeune homme d* Autriche apparaît sur la redoutable montagne : la froide crainte glace les rebelles, et il abat la guerre impie par l'épouvante et la mort. »

Puis de poétiques comparaisons agrandissent encore la peinture : c'est une tempête aux bruits horribles [horrisono) qui brise le navire tremblant; c'est un trait flamboyant [flamigero] de la foudre qui déchire tout ce qu'il rencontre par un long sillon de feu.

Le motif du début est habilement ramené à la fin de Tode. Si le titan Pélore avait eu un pareil auxiliaire, le . dieu Mars eût été vaincu. Si les dieux de l'Olympe l'avaient eu pour défenseur, Jupiter n'eût pas chancelé sur son trône, il n'eût pas eu besoin do déployer son bras foudroyant.

Ainsi chantait la voîx prophétique^ 6t Jupiter applaudissait à ses chants, et TOlympe s'agitait d'un murmure favorable^ et Mars, devenu pensif, abaissait son front obscurci.

L'ode de Herrera sur la victoire de Lépante est d'un accent plus vrai et plus Dénétrant. Cette fois la mythologie

païenne à dispai'u au souffle de Jehovah : nous allons entendre la voix révérée des prophètes.

Le modèle de cette seconde cancioriy c'est le cantique de Moïse après le passage de la mer Rouge : « Je chanterai au Seigneur; car il s'est hautement élevé; il a jeté dans la mer le cheval et le cavalier. »

Le poète espagnol commence de la même façon :

Chantons au Seigneur qui, sur la plaine de la vaste mer, a vaincu le Thrace cruel. Toi, Dieu des batailles, lu es notre droite, notre salut et notre gloire. Tu as brisé les forces et le front audacieux de Pharaon, le féroce guerrier. Ses chefs d'élite ont couvert de leurs débris les abîmes de la mer; ils sont, comme la pierre, descendus jusqu'au fond Ta colère les a soudain dévorés comme le feu dévore la paille sèche.

Puis il nous fait entendre les cris d^orgueilleux espoir du tyran avant la bataille, les insultes qu'il jette aux chrétiens et à leur dieu. Alors ce dieu se lève, il envoie contre les mécréants un jeune homme, un guerrier ;

Et toi, ô Dieu, tu as livré, comme la poussière au vent furieux, cet impies fuyant par milliers devant un seul homme. Tel qu'un feu embrase les forêts et se répand sur leurs cimes épaisses, tel, dans ta colère et tes foudres, tu les as suivis et tu as couvert leur face de honte.

Enfin, lei poète se recueille : la description se change en prière; mais dans la prière même grondent encore sourdement la malédiction et la vengeance :

^ Bénie soit ta grandeur, ô Seigneur 1 que les élus t'adorent : que tout ce qu*enveloppe le vaste ciel confesse ton nom, ô notre Dieu, notre appui : et que la tôte condamnée du rebelle périsse dans les flamme» dévorantes.

Tout cela est hébraïq^ae sans doute, mais tout cela est espagnol aussi, jusqu'à cette invocation à la flamme qui cioit dévorer les impies. Depuis longtemps, grâce au culte,

le langage de Moïse, de David, était devenn la langue' naturelle de l'âme chez cette nation de la foi. Qu'on pens& un instant à l'effroi que la puissance et la férocité des Turcs inspiraient à toute la chrétienté du seizième siècle; qu'on se figure ce torrent de la conquête musulmane que rien n'avait encore arrêté; qu'on se rappelle Rhodes soumise, k Hongrie ravagée, FAutriche humiliée, Chypre enlevée aux Vénitiens, les triomphes du Croissant ensanglantés par des cruautés inouïes, les garnisons massacrées malgré les capitulations, un héroïque gouverneur écorché vif en punition de son courage ; et l'on comprendra combien il y avait de sincérité dans le cri de joie, de religieuse reconnaissance et de patriotique orgueil dont Herrera saluait la victoire du fils de Charles-Quint.

Il se surpassa encore dans un troisième chant lyrique^ celui qui a pour sujet la défaite et la mort du roi de Portugal, don Sébastien, exterminé avec toute son armée en 1578 en Afrique, à AlcaÇar-Kébir.

Ici. ce n'est plus l'accent orgueilleux du triomphe, c'est une plainte douloureuse, mais pleine encore de majesté, et par cela même plus touchante et plus poéjtique. Jérémie a. remplacé Moïse.

Qu'âne voix de douleur, un chant de gémissement, Tesprit d& crainte enveloppé de colère, soient le triste début consacré à la mémoire de ce jour fatal, abhorré, que pleure la malheureuse Lusitanie» dépouillée de sa valeur et tombée de sa gloire....

Hélas! ils ont passé, pleins de conOance dans leurs coursiers et dans la multitude de leurs chars, jusqu'en ton sein, Lybie déserte. Trompés par leur vigueur et leurs forces, ils n*ont pas élevé leur espérance vers le sommet de Tétemelle lumière ; mais d'un orgueil cerlaitt ils se promettaient l'incertaine victoire.... Le saint ^'.Israël ouvrit sa main et les l&cha. Soudain tombèrent dans le précipice le char, le che» val et le cavalier....

11 est venu le jour de colère.... Les sables du désert se sont changé» en lac de sang.... Sont-ce là les fameux et les forts, les belliqueux guerriers qui firent trembler la terre qu'enveloppe l'océan des Indes?... pareils au cèdre du Liban.... livré aujourd'hui à la cognée, et couvrant la montagne de ses- débris épars....

Toutes ces images bibliques, que nous nous contentons d'indiquer, sont développées par le poète avec Tampleur de son grave et sonore idiome : il semble qu'elles aient retrouvé leur véritable langue. Ce qui, chez nous, serait emphase ou déclamation, n'est que naturel en Espagne; les couleurs voyantes, les flottantes draperies conviennent seules à cette région ardente des horizons lumineux, à cette Afrique de TEurope.

Herrera s'est distingué aussi dans des compositions plus légères. On vante beaucoup son Ode au sommeil. Cette pièce, un peu diffuse peut-ôtre, un peu coquette dans ses atours mythologiques, est remarquable par la grâce et la douceur voluptueuse du langage. Il attachait un très grand prix à la forme du sonnet en général, et aux siens en particulier : la postérité n'a pas partagé cette prédilection; quelques-unes de ses élégies, écrites en terza rima, sont généralement plus estimées.

La critique reproche avec raison à Herrera d'avoir, dans la plupart de ses compositions, quelque chose de tendu et d'artificiel : sa doctrine avouée, telle qu'elle résulte du subtil, mais pédantesque commentaire dont il accompagne son édition de Garcilaso'^ c'est de rejeter de la haute poésie tous les mots qui donnent à la pensée un air commun et familier. C'est le dangereux conseil que, chez nous, Buffon donnait même aux écrivains en prose. Herrera portait jusque dans le choix des idées cet esprit d'exclusion dédaigneuse : il ne recherchait, il n'admettait que les choses éclatantes. C'est %. nos yeux son principal défaut. Ses compatriotes lui reprochent encore d'avoir fait violence à la langue par des inversions insolites dans la construction et par des importations non moins étranges dans le vocabulaire ; il fait des emprunts hardis au latin, à l'italien, même au grec : il y a du Ronsard dans ce Jean-

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