CHAPITRE VU
LE ROMAn
l/épopôe et le roman chevaleresque en Espagne : VÂraucana; les Amadis.
Les romances populaires, que nous avons étudiées plus haut, sont la \(érîtable épopée de l'Espagne: elle n'en a point d'autre. En vain des poètes oubliés aujourd'hui cherchèrent-ils à s'inspirer de la gloire contemporaine de Charles-Quint : les Carlos famoso, Carlos victorioso échouèrent tous également ; trente-six essais d'épopées castillanes sombrèrent dans le même naufrage. La grandeur des événements réels écrasait toute fiction : le poète glissait dans l'histoire, là* Araucaria d'AIonso de Ercilla (1525-1595) doit quelque célébrité à la recommandation de Voltaire; mais cette œuvre qui contient de beaux passages n'en est pas plus pour cela un poème épique*. Le sujet a par lui-même peu d'importance: il s'agit de la soumission d'une petite province du Chili révoltée contre les Espagnols. Les chefs européens qui la combattent ont peu de célébrité, en sorte que le poète est nécessairement conduit à porter l'intérêt principal sur les caciques de cette région d'Arauca, défaut grave dans un poème
1. L*il raucana avait été traduite ou plutôt déplorablement abrégée par <}ilibert de Merlhiac, Paris, 1824, in-8'' M. Hyacinthe Vinson, notre élève et surtout notre ami, a entrepris et mené à bonne fin pour la première fois en France la traduction de Tœuvre entière d'Ercilla qui n'embrasse pas moins, hélas ! de 21,000 vers. Mais ce travail n'a été imprimé qu*en partie ; les huit premiers chants : Bordeaux, 1846; in-12 et les chants i et xxzvn, Pondichéry, 1856^ gr. in-8*.
national. Enfin il ne connaît d^autre système de composition que la suite des événements. Engagé volontaire à l'âge de vingt et un ans, il prit part avec un remarquable courage à l'expédition qu'il raconte. Les soirs de marche ou de Lataille, le jeune soldat, retiré dans sa tente, écrivait les incidents de la journée. Il résulte de ce procédé une grande vérité de couleur, beaucoup d'exactitude dans les descriptions, de chaleur dans les récits, mais une absence totale de composition et d'ensemble. C'étaient des matériaux pour un poème, plutôt qu'un poème véritable. Quinze chants furent écrits ainsi sur les lieux mômes, A la fin l'auteur s'aperçut (c'est lui-môme qui nous en informe naïvement) que le simple exposé des faits finirait par sembler monotone, et se souvenant que dans les poèmes d'Homère et de Virgile se trouvaient certains récits épisodiques, destinés à suspendre la narration principale et à varier l'intérêt, Ercilia se mit à composer aussi des épisodes, U fit apparaître Bellone pour annoncer au poète la victoire de Saint- Quentin ; il décrivit la caverne de l'enchanteur Fiton, où il eut le privilège d'assister en esprit à la bataille de Lépante; il imagina une dispute entre deux soldats au sujet de la reine Didon, ce qui lui donna lieu de défendre, en vrai chevalier, la vertu de cette reine contre les calomnies de Virgile. Citons encore le songe émouvant de la belle (juacolda (ch. xiii, st. 44-56) et le récit de Glauza, empreint de tant de mélancolie grave et tout à fait espagnole (ch. XXVIII, st. 4-41], ainsi que celui de Tegualda (ch. XX, st. 29-79, et ch. xxi, st. 1-12).
Malheureusement ces créations préméditées et mal cousues au récit ne se rattachent qu'avec effort au sujet principal de l'ouvrage. Ercilia ne le ranime guère quand il informe longuement le lecteur des événements de sa vie privée, ou quand il discute longuement les prétentions de Philippe II à la couronne de Portugal, et termine par des plaintes amères sur le malheur de sa condition, sur la
ruine de ses espérances, annonçant le projet de consacrer le reste de ses jours à la pénitence et à la dévotion*.
Il faut peu s'étonner de ne pas rencontrer d'épopée dans TEspagne du seizième siècle. L'épopée véritable n'est jamais la pensée individuelle d'un seul homme; il faut qu'une nation Fait faite avant qu'un poète l'écrive. Le peuple espagnol ne suivit point ses poètes dans la carrière de Virgile et du Tasse. Cette nation indocile à jamais au joug de l'étranger^, n'adopta des importations littéraires du seizième siècle que ce qui était conforme à son propre génie. Quand les poètes lettrés voulurent donner des formes plus polies aux éléments épiques chantés par la voix populaire, elle n'en accepta que deux, le roman et le drame. L'épopée écrite lui parut toujours un nonsens: ou on la chante, et c'est la romance héroïque; ou on la lit, et c'est le roman; ou enfin on la regarde se dérouler sur un théâtre, et c'est le drame, la comédie. Cette dernière forme surtout fut éminemment nationale. Elle servait à merveille les goûts d'une race indolente et passionnée; on peut dire du peuple espagnol ce qu'un habile critique a écrit de sainte Thérèse: « Ses méditations se changent en visions. » Ce qu'il pense il le voit; son théâtre n'est qu'un roman en action. Le roman et la comédie furent donc les deux branches littéraires dans lesquelles monta toute la sève épique de l'Espagne; ces deux genres se développèrent avec une supériorité qui s'imposa bientôt à l'imitation française: il nous reste à les étudier ici.
La plus ancienne classe de romans espagnols furent les romans chevaleresques. Au quinzième siècle, à l'époque où l'esprit de la chevalerie disparaissait de toute l'Eu-