La première édition de VAmadis de Montalvo est de
un ariginal ancien : Herberay dès Essarts, qui traduisit en français Tœuvre de Montalvo (1540), affirme en avoir; ce trouvé quelques restes dans un vieux livre écrit à la main en langage picard » ; Bernardo Tasso, père de Torquato, et auteur d'un poème italien sur Amadis, déclare fot^ mellement que le roman espagnol est un remaniement de quelque tradition bretonne, et il désigne Montalvo sous le titre d'arrangeur, refahbricator.
Des preuves intrinsèques viennent à l'appui de ces témoignages. Quelques-uns des principaux noms propres de VAmadis semblent appartenir à l'idiome celtique; Lisuart est le même que Lych-Warc'h^ nom d'un barde breton du sixième siècle; É/isène, mère d'Amadis, rappelle VÉliène sansper (pair) du roman de Lancelot] le pays de Soreloys et celui de Norgalles (Galles septentrionale) contigu au royaume de Périon, appartiennent également aux deux cycles. Le titre même du roman de Montalvo, Amadis de Gaule^ indique l'origine, non pas française, mais galloise de la fiction. Les événements des deux premiers livres de l'Amadis ne sortent point de l'Irlande, de la Grande-Bretagne et de la Bretagne armoricaine, scène ordinaire des plus anciens romans de la Table ronde.
Il y a plus : Montalvo ne comprend pas toujours ce qu'il raconte; donc il n'invente pas: il répète. Par exemple, il nous montre Amadis passant par mer des États de Périon à la cour de Lisuart qui se tenait à Windiliroses (Windsor), et il fait débarquer son héros à Bristoya (Bristol). C'est un point de débarquement singulièrement choisi, si Amadis se rend, comme le croit Montalvo, de France en Angleterre ! mais c'est au contraire le chemin le plus direct, si Périon régnait en Galles et non en France, et si Amadis devait aller du pays de Galles à Windsor. L'œuvre originale plaçait donc en Galles le royaume de Périon. Le roman espagnol a donc une origine celtique, comme les romans de la Tctble ronde.
Mais cette refonte espagnole ne fut nullement une copie: Montalvo disposa en maître de la matière qu'il empruntait, il mêla à la légende d'Amadis des souvenirs tirés de nos autres romans français, enfin il imprima à son imitation le caractère du pays et du peuple à qui elle était destinée*.
Essayons de donner une idée de cette fiction qui eut le privilège de passionner tour à tour TEspagne et la France, de provoquer un nombre formidable d'imitations, et d'exercer son influence jusque sur nos chefs-d'œuvre du dixseptième siècle.
Tous les romans de chevalerie se ressemblent un peu. L'esprit humain, malgré ses hautes prétentions à l'originalité, tourne dans un cercle assez étroit. Chaque siècle a ses modes littéraires ; chaque mode, ses lieux communs. Voici la grande route des romans chevaleresques. Un page, les plus beau des pages et de plus fils de roi, mais dont la naissance est inconnue, devient amoureux d'une princesse, la plus belle des princesses : il encourt quelque temps sa disgrâce ou celle de son père; il s'éloigne et devient par ses exploits le vainqueur des vainqueurs de la terre. Les magiciens, les palais enchantés, les fées, les nains, les dragons échouent devant sa constance. Pendant ce temps sa princes&e est enlevée par un rival ou par un ennemi. Enfin après dix ou douze volumes d'obstacles vaincus et de prodiges accomplis, le poète récompense ses héros ; il unit les deux amants et leur donne des enfants aussi beaux que le jour, dont on fera encore dix ou douze volumes.
Cette analyse générale est presque celle à'Amadis. Fils de Périon, roi de Gaule, et d'Elisène, princesse de la
1 . On peut voir les preuves développées de toutes les assertions qui précèdent dans la thèse intéressante de M. Baret sur VAmadis de Gaule, Paris, 1853, in-8».
petite Bretagne, Âmadis est ne avant leur mariage. Il a pour frère puîné Gralaor, qui ne jouit pas du même avantage. Amadis, exposé comme Moïse sur un berceau flottant, est élevé à la cour d'Ecosse, où il s'éprend des charmes d'Oriane, fille du roi Lisuart, de laquelle il a bientôt un fils dans les conditions où il est né lui-même. Ëloigné de la cour par une disgrâce, il fait mille exploits avec ou sans son frère Galaor; il triomphe, grâce à la fée Urgande, des enchanteurs et des magiciens, arrache sa maîtresse aux ambassadeurs de l'empereur de Rome, Patin, qui l'avait obtenue pour épouse, et finit par l'épouser luimême, après avoir sauvé la vie et la couronne à son beaupère.
Dans le long développement de ce thème. Le romancier espagnol connait et imite plusieurs fois les romans français de la Table ronde. Par exemple, le premier entretien d' Amadis avec Oriane est évidemment emprunté d'une scène semblable de LcmceloL Nous allons donner un extrait du modèle et de l'imitation.
Lancelot introduit près de la reine Genièvre, est contraint par ses habiles questions à lui avouer que c'est pour elle qu'il a récemment accompli tant de prouesses.
Et avant-hier, à rassemblée, pourquoi fltes-vous tant d'armes? — Et il commença à soupirer moult fort, et la reine le tient moult courl, comme celle qui sait bien comme il lui va. — Dites-moi sûrement, et je ne vous en découvrirai : car je sais bien que pour aucune (quelque) dame ou damoiselle le fîtes-vous ; et me dites qui elle est, par la foi que vous me devez.— Ha! dame, fait-il, je vois bien qu'il me convient (faut) dire. Dame ce êtes-vous. — Je! fit-elle! Et dès quand me aimez-vous tant? — Dame, fait-il, dès le jour que je f\is appelé chevalier... Vous me le fîtes l'aire, qui de moi fîtes votre ami; si votre bouche ne mentit. — Mon ami ! (il-elle ; et comment? — Dame, fait-il, je m'en vins devant vous tont armé, quand je eus pris congé de mon Seigneurie roi; si vous commandai a DieU; et dis que j'étais votre chevalier en tous lieux. Et je vous dis : Dame, à Dieu! Et vous dites: Allez à Dieu, bel ami. Ne onques puis di» cœur ne me put ce mot issir (sortir). Ce fut ce mot qui prud'homme mo fora; ne onques puis ne vins à si grand mischief (malheur) que de ce mot ne me souvint. Ce mot me a conforté en tous mes ennuis, ce mot me a da
tous mes périls garanti; ce mot me soûle (rassasie) en toutes mes faims; ce mot me fait riche en toutes mes pauvretés. — Par foi ! dit la reine, ce mot fut en bonne heure dit, et béni soit Dieu, qui dire me le fit. Mais je ne le prenais pas à certes comme vous fîtes, et à maints chevaliers Tai-je. dit, là oh je ne pensai onques fors du dire. Mais votre penser ne fut pas vilain, quand prud'homme vous a fait devenir. Et non pourtant la coutume est ore (maintenant) telle des chevaliers, qui font assez grand semblant à maintes dames de telles choses, dont guère ne leur est au cœur. — Et ce disait-elle, pour voir de combien elle le pourrait mettre en mésaise (malaise) ; car elle se doutait bien qu'il ne pensait qu'en elle; mais elle se délitait (plaisait) fort en sa mésaise voir et écouter. Et il en fût si angoisseux, que à peu qu'il ne se p&m&t
Cette scène charmante de naïveté et de finesse est reproduite en traits un peu effacés, je le crains, par l'auteur espagnol à'Amadis. La voici dans la traduction très fidèle d'Herberay des Essarts.
Âmadis n'étant encore âgé que de douze ans, <c combien que, vu sa grandeur, il paraissait en avoir plus de quinze », désire passionnément être armé chevalier ; car « il disait en soi-même : si une lois je suis chevalier, je ferai telle chose que j'aurai bonne réputation en faveur de ma dame, ou je mourrai en la peine... Il prit la hardiesse de venir vers Oriane » pour qu'elle appuyât sa demande auprès de la reine; là se mettant à genoux, il lai exposa son désir et ajouta :
Ma dame, je me sens de si peu de mérite envers vous, que je me répute indigne de vous rien requérir ; mais je me tiendrais trop heureux si j'avais moyen de vous obéir et qu'il vous plût me commander. — » CommoDtj répondit-elle, avez-vous le cœur si bas et si peu d'estime de vous? — Madame, en quelque sorte que ce soit, je n'ai aucunes forces, sinon celles que m'a laissées le grand désir que j'ai de vous sei*vir. Car mon cœur est tout vôtre... — Mien, répondit Oriaue, et depuis quand? — Depuis qu'il vous plût, madame. — Et quand fut-ce qu'il me plût, ditelle? — De ce môme temps que le roi votre père vous laissa en ce pays^ s'il vous en souvient, et que la reine me présenta à vous, disant telle parole : Je vous donne ce damoisel pour vous servir, et de ce jour m'acceplâtes vôtre, et pour vôtre me suis depuis réputé, si que moi-même n'ai eu sur moi aucune puissance. — Certes, dit Oriane, vous prîtes cette parole à meilleure fin que pour l'heure elle ne s'entendait; dont vous en sais très bon gré, et suis contente qu'il soit ainsi. A peine eut-elle
proféré cette parole, que le damoisel se sentit si épris d'aise qu'il pcniit le pouvoir de facilement aucune chose répondre. Cu ipie connais^anl Oriane^ n'en fit aucun semblant, seulement lui dit qu'elle allait voir la reine, pour faire ce dont il l'avait priée.
Nous pourrions citer encore, parmi les imitations de Montalvo, l'épisode du Beau-Ténébreux : c'est le nom sous lequel Amadis désespéré se retire dans Termitagc do la Roche-pauvre. Ce passage, qui doit une grande célébrité à la parodie qu'en a faite Cervantes dans Don Quichotte, est calqué sur une aventure semblable de la première partie de Tristan,
Ces ressemblances entre V Amadis de Gaule et nos romans de chevalerie, sont frappantes ; et, outre celles-ci, M.Baret en a indiqué plusieurs autres^; mais il faut nous hâter, et signaler de préférence quelques traits qui, dans l'œuvre de Montalvo, appartiennent en propre à l'Espagne du quinzième siècle.
Ils consistent d'abord dans une certaine pureté relative de sentiments inconnue à ses modèles. L'héroïne à qui s'adressent les hommages d'Amadis n'est pas, comme dans la plupart des romans du moyen âge, une reine, liée par ses devoirs d'épouse, mais une jeune fille qu'il peut aimer sans crime, sinon sans faute. « On ne chantait guère en Espagne, dit M. Dozy, que l'amour dans le mariage... Ce fut précisément à cause de son caractère immoral que le cycle breton ne put s'y naturaliser. » Montalvo en imitant une fable armoricaine, l'assujettit aux convenances morales de son siècle et de son pays.
En second lieu, si V Amadis espagnol n'a pas l'énergie de Tristan ni la finesse maligne du roman de Lanceloty il s'élève quelquefois à une noblesse de pensées qui n'est pas indigne de la patrie du Cid
Abreuvé de dégoiits par le roi Lisuart Amadis prend la
l. De VAmadis de Gaule^ etc., p. 122.
résolution de s'éloigner. Il demande et. obtient d^Oriane une dernière entrevue, où il lui fait pan de sa résolution.
Entendez, ma dame, dit-il, que le roi votre père fit hier un propos à Agraies, Galvanes et moi, par lequel il nous a trop fait connaître le peu de bien qu'il nous veut. — Puis lui récita de mot à mot ainsi que le tout était advenu; et comme à la fin le roi en se levant, de grand colère, leur dit que le monde était assez grand pour aller trouver ailleurs qui mieux les connût que lui. — Et à cette cause, ma dame, dit Âmadis, il nous est force de faire ce qu'il nous a commandé; autrement nous offenserions notre honneur, demeurant outre le gré de lui en son service; vu qu'il présumerait que nous ne dussions ailleurs rencontrer qui nous vousit (voulût) recevoir. — Ah 1 Dieu 1 répondit-elle^ mon ami, que me dites-vous I
Mais après les premiers épanchements de sa douleur, elle reprend avec calme:
Encore que votre partement soit la plus griève chose qui me pourrait advenir, je suis contente de me fortifier et d'obéir à la raison plus qu'aux délices et bien que j'ai par votre présence. Partant, mon ami, je veux ce qui vous plaît, pour tant que je suis assurée qu'en quelque part que vous tiriez, votre cœur, qui est mien, me demeurera... — Ma dame, dit Amadis, le bien que vous me faites est si grand que je ne l'estime moins que la rédemption de ma vie propre. Car vous savez que tout homme de vertu doit avoir son honneur en telle recommandation, qu'il le doit préférer à sa vie.
Il nous semble entendre un prélude du dialogue entre Rodrigue et Ghimène. Ce n'est ni la situation, ni le talent de Corneille ; mais c'est déjà quelque chose de la fierté généreuse de son inspiration :
Réduit à te déplaire ou souffrir un affront,
Je me suis accui^é de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,
Si je n'eusse opposé, contre tous les appas.
Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas.
Qu'après m'avoir chéri quand je vivais sans bl&mei
Qui m'aima généreux, me haïrait infâme...
— Ah 1 Rodrigue, il est vrai : quoique ton ennemie^
Je ne puis te bl&mer d'avoir fui l'infamie,
Et de quelq<ie façon qu'éclatent mes douleirg, Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs Je sais ce que Phonneur, après un tel outrage. Demandait à l'ardeur d'un généreux courage.
Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien.
Autre exempis. Le roi Lisuart s'est engagé, en recevant une couronne et un manteau ornés de joyaux magnifiques, à les rendre au bout d'un temps déterminé, ou à rendre en échange ce qui lui sera demandé. Par la vertu d'un enchantement, ces objets précieux disparaissent; et à l'époque fixée, voici venir un messager qui somme le roi de tenir sa promesse. Et que lui demande-t-il? de livrer Oriane, sa propre fille. Lors chacun commença à murmurer contre le vieillard, et si le roi les eût voulu croire, ^' eût été refusé. Mais Lisuart eût mieux aimé mourir, taux il était loyal et bon prince. La reine se jette à ses pieds, <c pleurant comme mère qui perd son enfant ». Le roi de* meure inflexible, et, contenant sa douleur, « commande à chacun de ne pleurer, ni détourner ce qu'il avait promis, disant tout haut qu'il adviendra de sa fille ce qu'il plaira à Dieu; mais ma parole ne sera fausse, si je puis. Mais, ce disant, les grosses larmes lui tombaient des yeux ».
Il ne manque à cette scène, pour être des plus pathétiques, que d'être amenée par des circonstances moins romanesques et moins invraisemblables.
Terminons ces extraits de VAmadis par une dernière citation.
Les armées d'Amadis et de Patin, empereur de Rome, sont en présence : une grande bataille va être livrée. Tout à coup un envoyé vient au camp de Tempereur réclamer un chevalier nommé Arquisil, autrefois vaincu par Amadis et laissé en liberté, mais à la condition qu'il reviendrait au premier appel de son vainqueur.
Sire, dit Arquisil, vous avez entendu la promesse que j'ai faite, à laquelle pour mourir je ne voudrais faire faute : par quoi je vous sup-
LITT. MÉR. « jg
plie très hamblement que mon parlement d*ayec vous ne vous soit eoDuyeuz : car faisant autrement, vons auriez grand raison de ne me tenir jamais pour tel que je suis.
L'empereur, quoique affligé de perdre un si vaillant appui, consent au départ du loyal captif. Arrivé au camp d'Amadis, où on le reçoit avec une courtoisie extrême, Arquisil contemple avec inquiétude les préparatifs qui semblent promettre la victoire à ses ennemis et regrette plus encore d'être prisonnier. Alors il conçoit la pensée de faire un héroïque appel à la générosité du génénd.
S'il plaisait, dit-il, à monseigneur Amadis, usant de son accoutumée gentillesse et libéralité, me permettre que j Vcompagnasse encore mon maître le jour de la bataille, il m*ob!igerait toute ma vie à être encore plus sien : car il ne me pourrait advenir plus grand malheur que de perdre tel honneur. — Arquisil, répond Amadis, encore que Tempereur votre maître soit trop léger à parler, et, sans grande occasion, glorieux et présomptueux, toutefois, ne me voulant venger de lui sur vous pour cette heure, je suis content vous remettre en liberté, pour être avec lui le jour de la bataille.
Nous ne voudrions pas surfaire le mérite de V Amadis de Gaule : il nous faut donc constater, après ces citations, que la lenteur et la diffusion verbeuse du récit de Montalvo affadit les scènes les plus heureuses, que le retour perpétuel d'incidents trop pareils lasse la patience, et que l'invraisemblance puérile de la plupart de ces événements diminue l'émotion en éloignant toute apparence de vérité. €e sout là les défauts essentiels des romans de chevalerie.
Ils étaient moins sentis par les contemporains. La longueur dos loisirs, la rareté des livres, permettaient aux écrivains d'être impunément prolixes, et leurs imaginations les plus fantastiques trouvaient un accès facile chez des lecteurs naïfs encore et avides de merveilleux. Mariana, le fidèle historiographe de Charles-Quint, affirme, en 1545, qu'une partie de ses contemporains acceptaient les inventions des romans chevaleresç^ues comme des récits vérita-
blés; et un autre chroniqueur, Gastillo, nous dit gravement en 1587 que Philippe II, en épousant la reine Marie, avait formellement consenti à abandonner tous ses droits sur la couronne d'Angleterre au roi Arthur, s'il revenait les revendiquer.
L'œuvre de Montalvo offrait d'ailleurs une intrigue plus simple que beaucoup d'autres romans composés avant et après lui. Le style, nous l'avons vu, en était quelquefois naturel et touchant ; les caractères nettement tracés, bien opposés entre eux, se développaient sans trop de confusion. Enfin son inspiration, ses idées, les mœurs, les usages, le monde qu'elle décrivait répondaient aux croyances, aux habitudes, aux regrets de l'Espagne. C'était le rêve d'idéal que la nation saluait de son dernier amour.
Le succès fut immense. Douze éditions se succédèrent en Espagne dans l'espace d'un demi-siècle. Amadis fut traduit dans toutes les langues de l'Europe. En France, François I*' rapporta de Madrid la mode et la passion de la chevalerie.
Toutes les conversations, toute la littérature du seizième et du dix-septième siècle sont pleines d'allusions, de citations, d'imitations d*Amadis.hQS romans héroïques de La Galprenède et de Scudéry en portent la profonde empreinte, et la transmettent aux œuvres vraiment littéraires qui les détrônent. Enfin il faut remarquer comme un fait curieux que le grand adversaire du roman chevaleresque, Cervantes, qui dans Don Quichotte parodie souvent les aventures d' Amadis, comme toutes les inventions du même genre, excepte nominativement cet ouvrage de la proscription dont il frappe presque tous les autres, et le loue encore en leparodiant. Le premier livre qu'on tire des rayons du malheureux chevalier, lorsque le curé, le barbier et la gouvernante procèdent à l'épuration de sa bibliothèque est V Amadis de Gaule»
Ohl dit le curé, il semble qh'il y ait en ceci du myilère; car j'ai oui dire que c'est le premier livre de chevalerie qu'on ait imprimé en Espagne, et que tous les autres en sont «ortis comme d'une source originelle. Ainsi, mon avis est qu'il soit condamné au feu sans rémission, comme l'apôlre d'une si pernicieuse secte. — Non, seigneur» dit le barbier; car j'ai ouï dire aussi que c'est le meilleur livre de ce genre qui existe; et, comme unique en son espèce, il mérite qu'on lui pardonne. — Cela est vrai, dit le curé, et pour le moment, on lui accorde la vie.
La popularité i^Amadis lui attira des imitateurs. Ce fut toute une dynastie. D'abord Montaho lui-même écrivit les aventures d'Esplandiariy fils de son premier héros. Bientôt parurent celles de FlorisandOy son neveu, puis Lisuarte de Grèce^ fils d'Esplandian, et Amadis de Grèce^ et Florisel de Niquée, etc. Aux Âmadis succé*dèrent les Palmerin; Palmerin de 0/tva, puis Palmerin d'Angleterre y le meilleur de ces romans après Amadis de Gaule. Vingt autres s'élancèrent dans la lice, Belianis de Gft*éce, Olivante de Laura^ Felixmarte d^Hircanie^ etc. Il ne serait pas difficile, dit Ticknor, quand on a mis à part les deux longues séries des Amadis et des Palmerin ^ de nommer encore environ quarante romans chevaleresques originaux, publiés en Espagne dans le cours du seizième siècle, sans compter les nombreuses traductions de romans étrangers. Dans cette production effrénée, les romanciers livalisent d'exagération et de bizarrerie: les aventures deviennent toujours plus merveilleuses, plus impossibles ; on ne tient plus aucun compte du naturel et du bon sens. C'est alors que le curé de Don Quichotte se fâche tout de bon.
Tenez, madame la gouvernante, ouvrez la fenêtre et jetez-les dans la cour, où nous allons en dresser un grand bûcher.
Et, comme les chevaliers errants peu effrayés de cette menace, continuent à s'élancer intrépidement des rayons de la bibliothèque :
A la cour I à la courl s'écrie Tinquisiteur littéraire: car plutôt que de ne pas brûler la reine Pintiquiniestre et le berger Darinel avec ses églogues et les raisonnements enchevêtrés et endiablés de Tauteur, je brûlerais avec eux le père qui m'a engendré, s'il prenait la ûgure de chevalier errant.