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CHAPITRE VIII

La Diane de Montmayor. — Influence de cette œuvre en Angleterre et en France.

Les romans de chevalerie répondaient à Tinstinct héroïque et guerrier de l'Espagne ; mais les contraires s'appellent, parce qu'ils se complètent. La vie guerrière produit le besoin et l'amour de la paix; au milieu du tumulte des armes, ou dans les froides magnificences d'une cour, l'homme se prend à rêver la douce vie des champs, et l'embellit dans sa pensée de tout le bonheur qui lui manque. D'ailleurs la réalité de la vie pastorale eut toujours en Espagne une extension plus grande que partout ailleurs. Dans les longues steppes du plateau central de la Gastille, ou dans les sierras d'Aragon et de Valence, l'homme préfère le soin des troupeaux aux rudes labeurs de l'agriculture. Vous y rencontrez des bergers solitaires, la tête couverte du large sombrero^ vêtus de leurs sayons de peaux de moutons, armés de leur longue houlette et environnés de leurs chiens féroces. Quoiqu'ils ne ressemblent guère aux bergers délicats et enrubannés de l'églogue, il y a là un point d appui naturel pour l'imagination du poète.

L'imitation littéraire vint à l'appui de l'observation et la faussa souvent. Virgile était un des poètes dont le nom

avait conservé le plus de gloire à travers les ténèbres da moyen âge; ses ouvrages devinrent, dès l'aurore de la Renaissance, l'objet d'un culte et d'une imitation universels. Ses églogues forment une série de poèmes courts, taciles à copier, à comprendre; et à l'époque où les livres étaient rares, elles furent sans doute la portion la plus populaire de ses œuvres.

Quand les Espagnols, à la suite de Boscan, s'éprirent de la poésie italienne, ils y trouvèrent des imitateurs, des copistes plus ou moins fidèles du grand poète des Bucoliques ; Boccace avait écrit YAmetOy Sannazar avait composé YArcadia. C'était au fond l'églogue virgilienne; c'étaient en outre de premiers essais, pour rattacher ensemble, par une fiction commune, les tableaux isolés dans Virgile. Il n'y avait qu'un pas à faire pour arriver à tout le développement du roman pastoral.

L'Espagne fut depuis la Renaissance la terre privilégiée de la pastorale. Nous avons vu Garcilaso donner à la littérature moderne la plus belle de ses églogues. Figueroa, Gantorâl, Saa de Miranda, Balbuena, Barahona de Soto, Pedro de Padilla, Vicente Espinol, bien d'autres encore composèrent avec succès des poèmes bucoliques. Mais l'idylle simple et isolée ne suffit pas longtemps à ces imaginations avides des complications de l'intrigue. On voulut transporter dans les scènes champêtres quelque chose des merveilleuses aventures des romans de chevalerie. Pour lutter contre le roman, l'églogue se fit romanesque : les chevaliers quittèrent la lance pour la houlette.

L'auteur de cette création fut en Espagne un Portugais, George, dont on ignore le nom de famille ^ Il naquit en 1520 dans la ville de Montemor, près de Goïmbre, et en

1. En Portugal^ Bernardibo Ribeyro avait écrit, vers 1500, une gracieuse pastorale en prose, qui obtint et mérita le plus grand succès. On la nomme Menina e moça (petite et jeune), d'après les mots par lesquels elle commence.

adopta le nom, auquel il donna lui-même une forme espagnole, Montemayor. Il fut d'abord soldat, comme la plupart des poètes bucoliques et élégiaques de l'Espagne; puis la beauté de sa voix le fit attacher à la chapelle de llnfant qui devint Philippe II. Sa vie fut celle d'un cavalier, d'un homme de cour : il suivit le prince dans ses voyages, et fut tué, dit-on, en duel, dans une querelle de jalousie {1561). L'éducation de Montemayor avait été négligée : il n'entendait pas le latin et connaissait peu l'antiquité classique; il trouva son modèle dans Sannazar ; son succès, dans son imagination et dans son cœur.

Une passion malheureuse fut l'occasion de sa célébrité : ïlpris d'une jeune Castillane dont il ne put obtenir la main, et qui fut mariée pendant son absence, il chercha à exprimer ses regrets dans une fiction à laquelle il donna le titre de DianOy et qui parut pour la première fois en 1542. Là, sous des noms de bergers, dans un cadre consacré par les poètes bucoliques, il racontait ses propres malheurs et laissait parler ses sentiments. D'autres aventures offraient des allusions intéressantes alors aux intrigues des amis de l'auteur ou des seigneurs les plus illustres. Tous les lecteurs reconnurent les personnages sous les masques : le duc d'Albe, au service duquel Montemayor avait passé une partie de sa jeunesse, figurait BOUS un déguisement dans cette galerie.

Ce moyen de succès tiré des allusions contemporaines était connu avant Montemayor, qui ne fut pas le dernier à. l'employer. VAmeto de Boccace, VArcadie de Sannazar renfermaient déjà des portraits; et lorsque en France Honoré d'Urfé prit la Diane pour modèle de son Aêtrée^ il ne manqua pas de l'imiter dans ses travestissements comme dans tout le reste. Après d'Urfé, le roman chevaleresque de La Calprenède, de Scudéry et autres, suivit pas à pas la même route. C'est une idée qui paraît d'abord étrange que celle de masquer ainsi des événements réels

sous une fiction pastorale. Elle est pourtant assez attrayante pour le romancier : elle semble lui promettre le double avantage de la vérité et de la poésie. U n'a, pour plaire à ses lecteurs, qu'à copier trait pour trait leur image et la sienne ; puis, à l'aide de ses fictions pastorales, il place l'idéal dans l'encadrement, ce qui est plus aisé que de le mettre dans la peinture.

A dire vrai, le roman pastoral, cette complication de l'églogue, n'en était qu'une dégradation.

Il est agréable sans doute, du sein d'une civilisation corrompue, de donner un regard, une pensée aux rêves d'une vie simple et innocente. C'est ce qu'ont fait les Théocrite, les Virgile : leurs pastorales sont de petits tableaux, des idylles, La brièveté est une partie de leur charme. Quand on a une fois lu ces poèmes, on ne les oublie plus de sa vie. On se rappelle les scènes des Bucoliques comme ces rêves délicieux qu'on a faits quelquefois dans son enfance, et doat il reste une impression confuse et inexprimable de bonheur. Ce sont des images fugitives, des échos lointains d'un monde d'innocence et de paix. Ce sont souvent des riens, si vous voulez, mais de ces riens qui attendrissent. C'est une haie de saule où bourdonnent les abeilles, c'est le refrain monotone du bûcheron sur la colline, c'est un vieillard qui espère mourir en paix au milieu des ruisseaux qui l'ont vu naître; et près de lui, par un touchant contraste, c'est un pauvre fugitif qui emmène son troupeau exilé comme lui. N'avez-vous pas pitié de sa chèvre chérie, qui, dans son pénible voyage, a laissé sur le rocher nu ses deux chevreaux nouveau-nés ? Pauvre Mélibée I il ne pourra plus, couché au fond d'un antre vert, contempler de loin son troupeau suspendu à la roche buissonneuse I

Le roman pastoral détruit cette simplicité charmante sous prétexte de l'embellir. Ce ne sont plus que des intrigues croisées, des amours qui s'évitent et se poursuivent,

de longues lamentations, des déguisements, des aventures multipliées, des sentiments de grandes dames sous des iabits de bergères. Qu'on en juge par une esquisse rapide d'une petite portion de la Diane de Montemayor.

Le berger Sireno, qui représente l'auteur lui-même^ revient dans sa patrie après une absence. Il y trouve Diane, sa bergère, mariée à un rival, et épancbe longuement sa douleur. Un autre berger, également passionné pour la belle Diane, mais toujours dédaigné par Tinfîdèle, unit ses plaintes à celles du voyageur. Bientôt survient une autre bergère nommée Selvagia, qui n'a pas moins à se plaindre des rigueurs de l'amour, et qui raconte à loisir son histoire.

Entrons ici dans quelques détails, pour caractériser les singulières complications d'intrigues dans lesquelles Mon* temayor se plaît à embarrasser son action principale : Selvagia a rencontré dans une fête de Gérés une belle ber~ gère avec qui elle s'est liée par une vive et soudaine amitié. La cérémonie religieuse terminée, la bergère inconnue avoue à Selvagia que sous un déguisement féminin elle est en réalité le berger Alanio; puis, tombant à genoux devant Selvagia, elle implore son pardon et exprime un ardent amour. Cependant cet aveu n'est qu'un mensonge : la suppliante n'est point le berger Alanio, mais la bergère Isménie, cousine et amante d' Alanio. Celui-ci, instruit du jeu cruel de sa maîtresse, prend la résolution d'en faire à son profit une réalité, et d'accepter l'amour que son nom et sa ressemblance ont fait naître chez Selvagia. Pour elle il abandonne Isménie, qui s'attache aussitôt à Montano. A la nouvelle de cet attachement, Alanio, par un caprice jaloux, revient à sa première affection. Montano, de son côté, quitte Isménie et s'éprend d'amour pour Selvagia. Mais cette évolution amoureuse n'est pas la dernière : Selvagia étant venue avec une de ses tantes résider sur les bords de l'Esla, apprend que, pendant son absence^

Montano est retourné aux pieds dlsménie et en a fait son épouse, tandis que la sœur d'Isménie a accordé sa main à iUanio.

On peut juger, par cet aperçu très sommaire, de la bizarrerie des combinaisons et de l'étrange imbroglio que présentent les épisodes de la Diane. Le public espagnol se plaît à ces enchevêtrements d'intrigues et les comprend sans peine. Le théâtre les lui présente sans cesse, et lui en fait une habitude et un plaisir.

Là n'est pas, on le pense bien, le vrai et durable mérite de la Diane : un sentiment profond, une tendresse sincère répand la chaleur et la vie dans cette romanesque fiction. Quelques-unes des poésies qui l'accompagnent sont réellement belles, surtout les pièces lyriques. La prose do Montemayor, moins pure que celle de Sannazar, est remarquable néanmoins par sa grâce et sa richesse ; s'il est difficile de lire l'ouvrage entier, on en parcourra toujours avec plaisir certaines parties.

La Diane eut un succès comparable à celui d'Amadis. Comme lui, elle eut de nombreux héritiers. En 15/64, trois ans après la mort de l'auteur, Âlonzo Ferez en donna une continuation d'après le plan que Montemayor lui avait communiqué. Cette suite est faible et manque de passion et d'intérêt. Mais la même année, Gil Polo, professeur de grec à l'université de Valence, publia une autre continuation de la Diane, en six livres, dont l'invention, le style, les épisodes, les poésies, n'étaient pas indignes de l'ouvrage primitif, et furent accueillis du public avec une grande faveur. Ensuite on vit paraître successivement Les dix livres de la Fortune et de V Amour; la Phillis; La vérité pour les jaloux; Les nymphes de l'He^ narès; Les bergers d'Ibérie; ^uis L*Arcadie de Lope de Vega ; L'âge d*or de Bernard de Balbuena ; La constante Amaryllis, etc., tous ouvrages de la même classe que la Diane, tous romans pastoraux entremêlés de poésies.

Le grand écrivain dont nous allons parler dans le chapitre suivant, Cervantes, qui souvent, comme nous le verrons, se laisse entraîner par les modes littéraires de son temps, s'associa au cortège de Diane : il écrivit lui aussi un roman pastoral intitulé Galatée (Madrid, 1584).

Le triomphe du roman pastoral ne se renferma pas dans les limites de TEspagne. L'Angleterre fut promptement subjuguée par cette pacifique armada: la cour d'Elisabeth fut toute pastorale et mythologique dans ses fêtes. La reine était accueillie au château de Eenilworth par des nymphes, par Sylvain, Gérés et Pomone. Philippe Sidney écrivait sa longue et transparente Arcadie» Shakespeare empruntait à la Diane de Montemayor l'intrigue de ses Deux gentlemen de Vérone. La France du dix-septième siècle fut saisie d'une véritable manie pastorale. Honoré d'Urfé, un vieux ligueur du Forez, retiré en Savoie après la ruine de son parti, dédia au roi Henri lY une imitation de la Diane, YAstrée, qui jouit d'une immense popularité. Son influence s'étendit sur les livres, sur le théâtre : le grand monde ne rêva longtemps que moutons et bergeries. Huet, évêque d'Avranches, nous apprend qu'il se plaisait à lire YAstrée avec ses sœurs, et que souvent ils étaient forcés de poser le livre pour laisser couler leurs larmes. La Rochefoucauld dans sa jeunesse passait Taprèsmidi avec Segrais chez Mme de La Fayette, occupés à lire et à étudier YAstrée. Quelques-uns lui rendirent un culte plus bizarre. Le poète Vauquelin des Yveteaux s'enfermait seul dans son jardin du faubourg Saint-Jacques ; là, revêtu d'un habit de berger et la houlette en main, il conduisait le long des allées des troupeaux imaginaires. Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle^ la fille de (laston d'Orléans, qui faillit épouser Louis XIV, forma et rédigea le projet d'une Arcadie réelle de grands seigneurs. Les élus devaient se réunir dans une solitude champêtre avec des philosophes aimables, des docteurs savants, tous

les Hytcs nouveaux et un jeu de mail. On lira des vers, on en composera, on fera de la musique : lei maîtres joueront du luth et du clavecin; le violon ait abandonné aux domestiques. Chacun aura sa maisonnette, celui-ci dans la vallée, celui-là sur la montagne. On se rendra visite à cheval, en calèche et en chaise roulante. « Je voudrais, ajoute la princesse, qu'on allât gurder les troupeaux de moutons dans nos belles prairies, qu'on eût des houlettes et des capelines, qu'on dînât fur l'herbe verte, de mets rustiques et convenables aux bergers, et qu'on imitât quelquefois ce qu'on a lu dans VAstrée, »

L'influence de la Diane traversa tout le dix-huitième siècle, grâce aux Fontenelle et aux Florian. Trianon eut ses laiteries et ses royales bergères. De fades bucoliques trouvèrent place sur le théâtre dans les jours les plus sanglants de la Révolution. Gessner avec ses idylles régna à côté de Robespierre et de Marat. Notre âge lui-même a ressuscité le roman pastoral, et un grand écrivain français contemporain, Georges Sand, lui a dû les meilleurs et les moins contestés de ses succès.

Cervantes semblait prévoir la popularité et les dangers do ce genre d'écrits dans lequel il avait trempé lui-même. Il les soumet, comme les romans chevaleresques, au tribunal redoutable du curé et du barbier de Don Qui-chotte.

Que ferong-noaSj dit le barbier, de tous ces petits livres qui restent? -* Ceux-ci, dit le curé, ne doivent pas être des livres de chevalerie, mais de poésie ; et, en ouvrant un, il vit que c'était la Diane de George Montemayor. Ceux-ci, continua-t-il, croyant que tous les autres étaient du môme genre, ne méritent pas d'ôtre brûlés comme les autres, parce qu'ils ne causent et ne causeront pas les mêmes désordres que les livres de chevalerie; ce sont des livres d'agréable divertissement et qui n'offrent aucun danger. — Hélas ! seigneur, s'écria la nièce , vous pouvez bien Fes faire brûler comme les autres ; car. si mon oncle vient à guérir de sa folie chevaleresque, il ne serait pas étonnant que celte lecture lui donnât la fantaisie de se faire berger, et de courir les bois et les prairies, chantant et jouant du luth... — La jeune (ille a raison, dit le curé, il

sera bon d^ôter à notre ami cette pierre d*achoppement. Et puisque nous avons commencé par la Diane de Monlemayor, je suis d'avis qu'on ne la brûle pa», mais qu'on en retranche tout ce qui traite de la sage Félicie, de l'eau enchantée et presque tous les grands vers; qu'on lui laisse la prose, avec Thonneur d'être le premier de ces sortes d'ouvrages.

Lorsque, après avoir condamné au feu la continuation d'Alonzo Ferez, le curé arrive à celle de Gil Polo, son jugement n'est pas moins juste au fond, quoique l'expression en soit trop louangeuse : « Gardons-la, dit-il, comme si elle était l'œuvre même d'Apollon. »

Mais le plus vrai et le plus piquant des jugements de Cervantes sur le roman pastoral se trouve dans son Diorlogue des chiens, dans lequel Scipion, l'un de ces intelligents quadrupèdes, qui a exercé sa profession sous les ordres d'un véritable berger, exprime en ces termes son opinion sur les fictions des écrivains bucoliques :

De Ut je viens à comprendre^ ce que j'imagine que tout le monde doit croire ; c'est que tous ces livres sont autant de choses rimées et écrites pour l'amusement des oisifs, mais qu'elles ne contiennent pas un mot de vrai. Autrement, parmi mes bergers, il y aurait bien eu quelque reste, quelque vestige de cette vie bienheureuse, de ces prés fleuris, de ces vastes forêts, de ces monts sacrés, de ces beaux jardins, de ces clairs ruisseaux, de ces galanteries aussi fines qu'honnêtes^ de ces évanouissements du berger par-ci, de la bergère par-là , du son de la musette à droite et des pipeaux à gauche.

Il y a déjà longtemps que nous citons Cervantes, il est temps de faire une coiinaissance plus intime avec ce sensé et spirituel moqueur.

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