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CHAPITRE IX

LE ROMAN «ATIBIQUB

ISenrantes : Don Quichotte ; Peniliê et Sigiamonde.

Miguel de Cervantes Saavedra eut une vie aventureuse^ un caractère enthousiaste et chevaleresque, bien différent de celui qu'on pourrait lui supposer en se rappelant vaguement la lecture de son principal ouvrage. Des rêves héroïques et une position précaire, le génie luttant contre la misère et obtenant la gloire sans atteindre à Taisance, voilà l'abrégé de sa biographie.

Né en 1547 à Alcala de Hénarès, d'une famille noble et pauvre, Cervantes fait de bonnes études à Madrid, il acquiert ce luxe de l'intelligence, si lourd à portejr quand il n'est pas soutenu par la fortune. Quelques essais poéti* ques le signalent au cardinal Acquaviva, légat a latere du pape Pie Y, qui l'emmène à Rome comme son valet de chambre.

Bientôt se forme contre les Turcs, qui épouvantent l'Europe, la Sainte Ligue entre le pape, Venise et l'Espagne. Un armement formidable est mis sur pied et commandé par don Juan d'Autriche. Cervantes, comme beaucoup d'autres jeunes nobles sans fortune, se fait simple soldat; il se distingue à la bataille de Lépante, où il perd la main gauche en combattant. A peine guéri, il continue à servir pendant cinq ans encore sans autre récompense que Thonneur de faire son devoir. A son retour en Espagne il est pris par un corsaire, et demeure cinq autres années esclave à Alger, servant successivement trois maîtres, au milieu des traitements les i>lus cruels et des dangers qui chaque

jour menacent sa vie. Racheté à la fin par sa famille, qui épuise dans ce but ses dernières ressources, et par la charité publique qui complète sa rançon, il revient dans sa patrie trouver un second esclavage non moins cruel, la misère. Pour la fuir il s'engage de nouveau, malgré sa mutilation, est envoyéen Portugal pendantplusieurs années. Au milieu de cette vie agitée, il continue d'étudier* d'écrire : il se familiarise avec la littérature portugaise.

De retour en Espagne, il publie un ouvrage où l'influence des auteurs portugais est visible, la première partie de la Oalatea (1584), roman pastoral de l'école de Ribeyro, de Montemayor et de Gil Polo. L'ouvrage, comme beaucoup d'autres de ce genre, resta inachevé. Cervantes l'avait commencé, dit-on, pour se concilier la faveur d'une jeune dame noble et pauvre comme lui. Il réussit, épousa dona Gatalina de Salazar, et n'acheva point la Galatée.

Dès lors Cervantes, déjà chargé de sa sœur, qui s'était ruinée pour sa délivrance, et de deux autres parentes, eut à soutenir une famille de cinq personnes; et ce fut à sa plume qu'il en demanda les moyens. Il écrivit d'abord des ouvrages dramatiques, composa, dit-il lui-même avec une négligence caractéristique, « vingt ou trente pièces, » qui furent reçues avec applaudissement. Mais le théâtre était alors une source avare ; Cervantes fut heureux d'aller chercher à Séville un mince emploi de collecteur de taxes qui pour quelque temps lui donnât du pain.

Toute la vie du grand homme s'usa dans de pareils soucis ; destitué, emprisonné deux fois sur des soupçons mal fondés, réduit au métier d'écrivain public et d'agent d'affaires, vivant en partie lui et les siens des travaux d'aiguille de sa femme et de ses parentes, frappant de nouveau sans succès à la porte du théâtre, où régnait un plus heureux rival, Lope de Vega, écrivant quelques nouvelles pour gagner un peu d'argent, Cervantes parvint ainsi à ï'agc de soixante-huit ans, toujours indigent, toujours

dédaigné. La gloire môme qu'il atteignit par son immortel roman (1605 et 1615), ne changea pas matériellement sa condition. Il vécut et mourut pauvret Sa tombe même fut oubliée et perdue ; et ce n'est qu'en 1835 que Madrid, avertie par Tadmiration de l'Europe, lui éleva une statue. Une anecdote, rapportée par le biographe Pellicer, nous fera voir clairement quelle était la position de Cervantes au milieu de ses contemporains, tant compatriotes qu'étrangers. C'est le censeur officiel de la seconde partie du Don Quichotte qui parle.

Le très illustre seigneur don Bemardo de Sandoval, cardinal archevêque de Tolède, étant allé rendre sa visite à l'ambassadeur français (le duc de Mayenne), quelques gentilshommes de la suite de Tamba^sadeur, aussi courtois qu'instruits et amis des lettres, s'approchèrent de moi et d'autres ecclésiastiques attachés au cardinal mon seigneur. Us s'informèrent des ouvrages d'imagination les plus recommandables parmi nous; et, comme je mentionnais celui dont la censure venait de m'étre commise, aussitôt que j'eus prononcé le nom de Cervantes, ces chevaliers de s'écrier et de témoigner le grand cas que l'on faisait de ses écrits en France et dans les royaumes circonvoisins. Ils s'informèrent dans le plus grand détail de l'âge, de la profession, de la fortune et de la naissance de Cervantes. Je me vis contraint de leur répondre qu'il était vieux, ancien militaire, pauvre et gentilhomme.

Cette réponse surprit tellement l'un des seigneurs français, qu'il ne put s'empêcher de dire : « Eh quoi 1 TEspagne ne fait pas la fortune d'un tel homme? U mériterait d'êlre nourri aux frais du public. » Mais un autre seigneur prenant la parole : « Si, dit-il avec infiniment d'esprit, c'est par besoin que Cervantes écrit de si belles choses, Dieu veuille qu'il ne connaisse jamais l'aisance 1 II restera pauvre» mais ses œuvres enrichiront l'univers entier».

L'Espagne, pour le malheur de sa littérature, goûta beaucoup trop cette doctrine infiniment spirituelle*. C'est

1. Madrid, !23 avril 1616. Le même jour à StafTord-sur-l'Avon mourait Shakespeare. Le 8 octobre 1876 une inscription lapidaire a été placée à Alcala de Henarès sur ta maison où Cervantes était né le 8 Of:tobre 1547.

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